Archives mensuelles : décembre 2014

2014 est mort ce soir. Vive 2015.

Cornichon-Nouvelan

Je viens de recevoir le décompte de mes livres vendus cette année. Moi qui croyais que je serais mon seul lecteur, c’est formidable de voir que ce n’est pas le cas.

Écrire un livre, c’est une aventure passionnante, voir son livre devenir un objet concret c’est un moment touchant, mais de savoir que quelque part des inconnus le lisent vraiment, c’est une récompense inestimable. Alors, comme je n’ai aucun autre moyen pour le faire, je profite de ce très jeune blog pour vous dire :

Merci pour votre soutien, votre confiance et vos commentaires sur Amazon.

J’en ai profité pour faire un modeste don à la Quadrature du Net qui, même si je ne partage pas toujours toutes leurs prises de position, défendent activement la liberté et la neutralité d’internet. Ils ont besoin de notre soutien !

Bonne année 2015 et surtout bonne santé à vous tous !

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Extrait : Johann Lorenz von Mosheim ou Le paradoxe de l’orthodoxie modérée

De la classification

S’il est une constante dans la recherche historique, c’est bien celle de la volonté de classification. Pourtant, aussi étudiée et logique soit-elle, aucune forme de classification ne peut prendre en compte les variations presque infinies du comportement et du caractère humain et il devient ainsi vite nécessaire d’ajouter sans cesse des sous-familles, elles-mêmes incapables de couvrir les différentes variantes individuelles d’un même sujet. Si les Lumières se déclinent en Lumières modérées et Lumières radicales, il est évident que, même au sein de ce qu’on pourrait comprendre comme un courant uni par une même volonté intellectuelle, les liens entre les différents acteurs ne sont pas toujours satisfaisants. Les grandes idées philosophiques créent bien des sillons d’influence qui permettent de regrouper de manière générale ceux qui s’y rattachent, mais il serait dangereux de prétendre que l’interprétation et les raisons d’adhésions à tel ou tel courant puissent être intégralement transposables d’un individu à l’autre. On peut donc bien, au moment M prétendre ou même prouver qu’Untel est plus ou moins clairement influencé dans sa perception du monde par un certain travail philosophique, mais son but et son interprétation des idées auxquelles il se rattache, lui restent propre. S’il est largement ancré dans un courant idéologique, la classification ne pose a priori pas de problème, tant qu’elle remplit sa fonction de cadre de classement général et non d’intention. Un individu X rejoint alors une école E avec une tendance au courant C toujours au moment M.

(…) à suivre

François Thirion, Johann Lorenz von Mosheim ou Le paradoxe de l’orthodoxie modérée

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Publications à venir

Une liste de mes projets avancés et en cours de rédaction avec une barre de progrès pour se (me) motiver :

Article(s) universitaire(s)

Mosheim ou le paradoxe de l’orthodoxie modérée

Recherche: 100%

Rédaction: 90 %

Relecture:  en cours

Extrait 

Livre(s)

Le principe de réalité suggestive 

Recherche: 80%

Rédaction: 17 %

Relecture:  0%

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La minute militante ou la crise de l’édition à l’aube du XXIe siècle

Cornichons-Editeurs

Alors que tout le monde de l’édition se révolte face à l’offre d’Amazon Unlimited, j’aimerais pour ma part non seulement défendre le système, mais en profiter pour revenir sur certains dysfonctionnements profonds dans le monde de l’édition. Ce ne sera donc pas un billet, mais deux pour ce sujet :

Le monde coûteux et étrange de l’édition scientifique

Le monde coûteux et étrange de l’édition non-scientifique

Le monde coûteux et étrange de l’édition scientifique

Le lecteur averti d’ouvrages scientifiques, qu’il soit chercheur confirmé ou débutant, sait qu’il faut un éditeur et qu’un ouvrage sans éditeur le poussera sans doute à porter un jugement a priori et négatif sur sa qualité. J’en aurais fait de même il y a peu en raison de ce credo profondément ancré dans notre esprit dès le moment où nous mettons les pieds à l’université : les chercheurs sérieux publient chez les éditeurs sérieux et donc, tout ouvrage sans éditeur ne peut être que de piètre qualité. Ce mode de pensée est en réalité celui d’une génération fondamentalement méfiante vis-à-vis d’internet. Combien d’enseignants ne voit-on pas s’indigner de l’utilisation massive de Wikipédia par les étudiants au lieu de prendre le temps d’aller fouiller dans de bons vieux livres en papier ? L’argument étant souvent le même, il y a tellement d’inepties sur le Web que forcément, l’étudiant ingénu ne pourra que reprendre ces dernières pour pondre des sottises non vérifiées. Cet argument est faux pour plusieurs raisons. Tout d’abord, je prendrais volontiers le pari qu’il existe au moins autant de sottises sur papier que sur le Net, le papier ayant une longueur d’avance par son âge. Deuxièmement, recracher bêtement ce que l’on a copié quelque part n’a jamais été une bonne idée, quel que soit le support d’origine. L’avantage notable dans la démarche de la copie du Web pour le correcteur, c’est qu’il est beaucoup plus facile de retrouver un plagiat numérique qu’un plagiat papier. Alors oui, Wikipédia est très loin de la perfection, mais c’est un excellent outil qui ne demande qu’à être amélioré. Si les chercheurs prennent l’habitude de rédiger ou d’actualiser les articles au lieu d’en critiquer les imperfections, on a là une opportunité extraordinaire de partage intellectuel. Jamais autant de savoir n’a été aussi facilement consultable aussi vite. Le savoir, c’est une chose qu’il faut diffuser le plus largement possible et l’un des freins majeurs de cette diffusion, c’est l’argent.

Revenons à notre postulat que seul l’éditeur garantit la qualité de la publication. En soi, ce raisonnement limpide n’est pas tout à fait sans fondement dans la plupart des cas, mais a néanmoins un côté obscur que je souhaite vous exposer plus en détail ici.

Premièrement, les ouvrages scientifiques s’adressant à un public assez restreint, ils sont très peu rentables pour la plupart des éditeurs et ces derniers pratiquent donc des prix en conséquence. Je garde le souvenir de ma propre période d’études pendant laquelle cette sensation désagréable de voir mes maigres moyens engloutis par un ouvrage vendu à des prix d’apothicaire était monnaie courante. Faisant partie de cette génération qui, avec internet, a défendu l’accès au savoir pour tous, l’open source et l’idée que le « troc » intellectuel finissait par profiter à tout le monde, ce genre de logique est contraire à mes convictions. Ce qui ne veut pas dire que je pense qu’il soit possible ou même qu’il faille offrir gratuitement son travail, mais il s’agit de trouver un équilibre qui est de facto impossible à atteindre avec un éditeur. Quand vous débutez dans l’édition scientifique, on vous fait souvent signer un petit papier par lequel vous commencez par renoncer à vos droits sur vos articles et/ou ouvrages. De telle manière que, si l’idée vous venait de mettre vos articles sur votre blog, vous n’en auriez pas le droit. Souvent, vous renoncez aussi à vos droits d’auteur en échange de la publication. Le comble c’est que vous devez en plus participer financièrement à votre publication. La participation financière allait dans mon cas de 500 à 5000 €, les droits d’auteurs étant soit complètement abandonnés, soit liés à un volume de vente élevé. Il est évident que les volumes en question sont de l’ordre de la science-fiction pour un ouvrage à vocation universitaire. Le prix du livre était ensuite compris entre 30 et 80 euros selon la formule choisie. 80 euros pour un livre est une aberration et en sachant qu’il a de grandes chances d’être lu principalement par des étudiants, je dirais même que c’est immoral. Ce qui veut dire qu’au mieux, l’ouvrage sera acheté par des bibliothèques, réduisant d’autant le volume de diffusion. Nombreux éditeurs pratiquent d’ailleurs le même tarif pour un ouvrage en format numérique et un ouvrage au format papier, ce qui s’apparente alors franchement à du vol.

Pour les articles, c’est grosso modo la même chose, certaines revues pratiquent des prix exorbitants que porte ensuite joyeusement le contribuable par l’intermédiaire des budgets de recherche. Le contribuable paie le chercheur pour qu’il cherche et publie, le contribuable paie ensuite le journal pour que les travaux du chercheur soient publiés et le contribuable paie à nouveau pour que le chercheur puisse lire les travaux publiés par le journal. Le contribuable paie trois fois pour que la recherche publique qu’il a financée aille engraisser un éditeur privé et sans qu’il ne puisse jamais en profiter.

Le journal, en revanche, ne paie presque personne dans la chaîne de rédaction-lecture-diffusion et délocalise dans des pays à bas salaire comme l’Inde. Alors, il est vrai que les journaux à petite diffusion, imprimés sur du papier à longue conservation donc sans acide coûtent cher. Mais soyons sérieux, j’ai tendance à penser que le Cloud peut conserver la majeure partie de l’édition scientifique de manière durable. En aucun cas cette forme de publication ne justifie les prix des abonnements à ces journaux. Il faut savoir qu’un nombre conséquent d’éditeurs demande des articles « camera-ready » donc imprimables sans correction ou mise en page de la part de l’éditeur. Pareil pour les livres où la grande partie de la mise en page doit être faite par l’auteur. Chaque maison d’édition ayant pour l’occasion ses attentes concernant le produit final, je conseille en passant à tous ceux qui voudraient soumettre un ouvrage à plusieurs éditeurs de passer par LaTex à moins de vouloir sombrer dans la dépression.

Il faut également savoir que dans certains cas, les éditeurs font appel à des experts extérieurs pour relire et valider vos travaux. C’est une bonne chose en soi, puisqu’il y a une véritable volonté de contrôle de qualité. Les experts en questions ne sont naturellement pas rémunérés. Comme la qualité de la recherche dépend énormément du volume de publication, aucun chercheur ne peut se permettre de faire le difficile face aux tarifs, même excessifs d’un éditeur. Un journal ayant obtenu le label de « journal sérieux » peut, de fait, demander n’importe quelle somme. En sachant que les publications scientifiques sont protégées par le droit d’auteur pour une très longue période, ce qui en général se justifie par la récompense de l’auteur pour son travail, l’accès d’un texte n’étant plus édité est problématique. L’ironie de surcroît se trouve pourtant dans ce détail que les éditeurs ne rémunèrent pas les auteurs et que ce droit subsiste 70 ans après la mort de l’auteur.

Éviter l’éditeur, c’est paradoxalement gagner surtout un temps précieux. Si l’on consacre naturellement beaucoup de temps à la recherche, à la rédaction, à la correction et à la mise en page d’un ouvrage, étapes qui forment l’incompressible part du temps de travail sur plusieurs années, on évite cependant les interminables échanges de mails, échanges téléphoniques et postaux et surtout les longs mois d’attente avant l’acceptation ou le refus de l’ouvrage. On peut attendre facilement 18 mois avant de voir un livre publié, alors que pour un résultat équivalent, il ne faudra que 2 ou 3 semaines pour un auteur utilisant les nouveaux outils que propose internet. Une doctorante sur le blog du London School of Economics and Political Science faisait ainsi un constat similaire. Après avoir soutenu, elle s’était lancée dans la publication d’un article. Au bout d’un an, la publication fut confirmée, mais repoussé à deux ans plus tard, le délai moyen du journal. Son article aurait alors eu 3 ans, une éternité pour une publication scientifique.

Il faut néanmoins savoir que de ne pas passer par un éditeur fait que votre travail n’est pas reconnu par les instances qui évaluent les chercheurs. Soit vous vous pliez à la volonté de l’éditeur protégé par un système qui, particulièrement en lettres et langues, semble fondamentalement suranné et vous êtes récompensé d’une bonne note pour votre soumission, soit vous choisissez d’être libre à vos risques et périls. Comment néanmoins garantir au lecteur la qualité scientifique du livre ? À mes yeux, le seul véritable juge qui importe vraiment, c’est le lecteur lui-même. On n’écrit pas pour un éditeur ou pour être édité, on écrit pour être lu. Or, le lecteur moderne est habitué à « aimer » ou « ne pas aimer » tout et n’importe quoi sur le Web. Des articles ou livres en accès libre ou à coût réduit auraient une plus grande chance d’être lus par la communauté scientifique et d’ouvrir au besoin des débats.

À voir comment certains articles sur Wikipedia sont débattus, je pense qu’un réseau de review composé de l’ensemble de la communauté scientifique aurait de forte chance de faire avancer la recherche de manière conséquente tout en réduisant les coûts, ce qui en période de crise est un argument qui me paraît important. En ce sens, un abonnement permettrait aux étudiants d’avoir accès à une formidable bibliothèque en ligne et de fait, ils n’auraient plus aucune raison de ne pas lire les livres nécessaires à leurs études.

Le monde coûteux et étrange de l’édition non-scientifique

Parlons maintenant de la publication non-scientifique. Je ferai abstraction ici des nombreuses œuvres autobiographiques qui sont une catégorie un peu spéciale et qui sont en général au livre ce que le selfie est à la photo. Attention, je ne veux pas cracher sur les autobiographies dans leur globalité et certaines peuvent avoir de l’intérêt, mais plus dans le temps que dans l’immédiat. Après, tout dépend naturellement de vos talents d’écrivain. Il faut se laisser surprendre.

Dans mes cours sur l’économie de marché, je commence toujours par expliquer le principe de l’offre et de la demande. Pour faire simple, la valeur d’une marchandise dépend de sa rareté et de la demande du marché. Le livre en tant que marchandise est facile à produire, le nombre d’écrivains potentiels étant élevé ; la demande en revanche est assez faible, le nombre de lecteurs étant limité. Donc, le livre papier ne vaut déjà pas grand-chose en soi, le livre numérique presque rien. La preuve, les milliers d’ouvrages de fiction autopubliés vendus en numérique au prix symbolique de 0,99 euro.

En nombre d’heures passées à écrire, ne serait-ce que 100 pages, il s’agit ici presque de bénévolat. Alors, comment fait-on du livre un business. Eh bien, tout d’abord on garde la main-d’œuvre nombreuse et peu chère que sont les auteurs, on crée ensuite un goulot d’étranglement et enfin, on publie réellement une infime partie des ouvrages écrits. Ainsi, le lectorat se concentre sur les quelques sorties annuelles au lieu de se perdre à droite et à gauche. On ajoute quelques prix organisés par les maisons d’édition elles-mêmes et on garde ainsi l’illusion d’un marché libre.

Sachant que certaines maisons d’édition voient passer plusieurs milliers d’ouvrages par an, rares sont ceux qui sont lus de A à Z et si pour une raison X ou Y, le texte ne plaît pas au jugement du « dégrossisseur », il retombe dans l’oubli. La probabilité d’être publié est environ de 1:6000.

C’est mieux qu’Euromillions, me direz-vous.

Dans les grosses maisons d’édition, vous avez un comité de sélection composé d’une à plusieurs personnes, avec le soutien de quelques externes payés chichement entre 30 et 90 euros par fiche de lecture et des comités de lecture, entre 5 et plus de 15 personnes qui refont le dernier tri ensuite. Le recrutement de ces comités se fait par cooptation, ce qui est d’expérience une mauvaise idée puisqu’on reste dans un petit monde fermé. On choisira fondamentalement des anciens éditeurs, des critiques ou des personnes issues du monde de l’édition au sens large. Dans les petites maisons d’édition, c’est soit l’éditeur lui-même, soit un stagiaire qui lit les ouvrages. La plupart des éditeurs refusent d’ailleurs toute autre forme de support que le papier. Attention, on n’en est plus aux enluminures, mais quand même, il ne faudrait pas utiliser un support moderne pour autant ! Cela ferait gagner de l’argent et du temps, ce qui est inconcevable. Le secteur de l’e-book est d’ailleurs en France la bête noire de l’édition. Et les raisons sont multiples. Tout d’abord, la diffusion est beaucoup plus simple, ce qui est gênant pour qui veut garder le contrôle du produit. Ensuite, certaines plateformes proposent un versement de 70% des revenus du livre à l’auteur, en contrepartie d’un prix de vente moins élevé que chez les éditeurs. Ce qui est très intéressant pour l’auteur et complètement inintéressant pour l’éditeur qui ne peut pas justifier son tarif. Écologiquement parlant, l’impression à la demande ou l’e-book ont d’ailleurs une grosse longueur d’avance sur l’édition traditionnelle. L’e-book peut être en même temps bien plus riche en illustrations ou contenus que le livre papier. Le nouveau contrat unique en vigueur depuis cette année prend d’ailleurs en compte la rémunération au prorata des consultations de son œuvre dans le cas de mode de diffusion comme le Kindle Unlimited, Youbox ou Youscribe. Un peu comme le paiement au clic sur les sites internet ou les chaînes comme Youtube.

Sur Nextinpact, on pouvait lire une interview donnée à BFM.tv par Arnaud Nourry, actuel PDG du groupe Hachette et que je me permets de citer :

Les gens qui lisent plus de deux ou trois livres par mois sont une toute petite fraction de notre marché. Alors quel sens pour le consommateur ça a de pouvoir s’abonner à une offre illimitée pour 100 000 livres ? Je crois que le consommateur ne le demande pas. Et quel sens cela a pour les auteurs et les éditeurs ? Aucun !  

Premièrement, si le « consommateur », que j’aurais appelé pour ma part lecteur, mais soit, n’y voit pas de sens, l’offre fera un bide. À voir la levée de boucliers que cela engendre, j’ai un doute. Au contraire, je pense qu’il s’agit d’une forme de publication d’avenir. Naturellement, personne ne va lire 100 000 livres, mais quand on s’inscrit dans une médiathèque, on ne lit pas tout non plus. En revanche, plus le catalogue est important, plus j’ai de chance de trouver chaussure à mon pied.

Pour ma part, je lis déjà régulièrement des textes d’inconnus et j’y trouve de tout. Du bon, du très bon, et du mauvais, comme dans les librairies en somme. Mais je prends plus de risques parce qu’un ebook à moins d’un euro n’impacte pas mon budget, je peux donc donner toutes les chances aux auteurs en question. Au pire, j’ai perdu un euro et 20 secondes de téléchargement, au mieux, j’ai découvert un auteur sympa que je suivrais désormais comme je suis des blogs. D’ailleurs, je ne suis pas le public de Hachette :

En dehors de certains phénomènes comme Twilight ou 50 nuances de Grey, l’audience du livre est une audience de femmes de 45 ans et plus. Je caricature, mais c’est tout de même ça le sociotype de notre clientèle. Elle n’est pas extensible. Je le regrette. Je serais le premier à adorer tripler le marché du livre en passant à un prix différent, mais ça ne fonctionne pas comme ça. »

J’imagine du coup la fameuse sélection dans les ouvrages. Si j’étais méchant, j’y verrais une « Astérixiose » aigüe et une vaine tentative d’isoler la France dans une exception vieillotte visant à protéger des éditeurs qui perdent peu à peu leur raison d’être. Pour ma part, je préfère voir exploser l’offre d’ouvrages et d’auteurs et ramener les générations nouvelles à une lecture certes différente, mais non moins créatrice de culture que de sauvegarder artificiellement les intérêts de quelques maisons d’édition condamnées à plus ou moins long terme à se réinventer ou à disparaître. Il faudrait en ce sens arrêter de hurler au loup « amazonien » pour cacher ses propres imperfections à chaque fois qu’elles deviennent trop visibles et chercher à innover pour changer.

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La minute nécessaire du cornichon

Cornichon-Pensée

Une pause absurde en attendant la suite.

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Zemmour l’indéfendable

Cornichon-Zemmour

Allons-y pour un sujet sensible. Le journaliste-écrivain Éric Zemmour fait, à nouveau, la une. Rien de bien surprenant, c’est régulier, Zemmour est un polémiste aguerri qui a la télévision dans la peau. Une vraie bête des médias. Certains l’aiment, d’autres le détestent et tout le monde a un avis. Champion de la droite de la droite, figure de proue d’un sexisme navrant, auteur à succès et incarnation des nouveaux réactionnaires. En bref, Zemmour est un personnage sulfureux et incontournable du paysage médiatique français. Ce qui rend quelqu’un comme Zemmour redoutable, c’est que nous avons affaire à un véritable intellectuel, cultivé et lettré. Sur un plateau télé, c’est un bretteur poids lourd, souvent souriant et capable de répondre du tac au tac. Alors, la première question que l’on pose en ce moment à quiconque veut bien répondre, c’est : partagez-vous ses idées ? La question est idiote. Un homme a trop d’idées pour qu’on puisse être entièrement en désaccord ou en accord avec lui.

On peut, en revanche, ne pas partager la vision du monde de quelqu’un. Et là, effectivement, pour ma part, je suis en désaccord avec lui. Je pourrais citer parmi bien d’autres points que j’exècre sa représentation de la femme et de la relation entre homme et femme, sa haine de l’Europe m’horripile, sa vision de l’Allemagne m’énerve, son idéologie me déplaît au plus haut point, et sa paranoïa me fatigue, la liste est trop longue pour ce genre d’article. Et je pense, personnellement qu’il s’enfonce dans un marasme étrange, pris au jeu de ses propres raisonnements dans un cercle clos. Un peu comme un boxeur qui, à force de prendre des coups sur la tête, ne fonctionne plus de manière tout à fait rationnelle. Les réflexes sont encore là, les années d’entraînement soutiennent l’ensemble de ses gestes, mais l’esprit n’y est plus et il finit par faire de grands moulinets en frappant comme un forcené dans le vide.

Pourtant, je regarde régulièrement l’émission « Ça se dispute » avec Nicolas Domenach, parce que Domenach est un adversaire de même calibre, les coups font mouche et le débat avance. Je partage ici pleinement la position de Cohn-Bendit. Zemmour est utile en ce sens qu’il est un révélateur décomplexé et qu’on peut donc l’affronter ouvertement sur le terrain des idées. Jean-Luc Mélanchon a raison de dire que « virer Zemmour n’est pas une décision utile à la lutte contre ses idées. » Je dirais même plus, c’est d’une stupidité et d’un aveuglement extraordinaires.

Premièrement, parce que l’on fait un cadeau magnifique au Front National. On leur donne la possibilité de hurler, de s’indigner et de récupérer le débat. On l’a déjà fait avec l’identité, la nation, le patriotisme, l’Islam et l’immigration. Par moment, je me pose sérieusement la question de savoir si ce n’est pas le but recherché.

Deuxièmement, parce qu’on conforte tous les paranoïaques complotistes dans leurs délires. Désormais, ils pourront vraiment se sentir poursuivis par une instance supérieure. Zemmour passe son temps à se victimiser alors, imaginez le pain béni que représente une telle censure.

Troisièmement, parce que l’interdire d’antenne est une forme inacceptable de censure en soi. Il faut lui rentrer dans le chou intellectuellement, l’attaquer sur ses idées, débattre avec lui, chercher la polémique, mais pas lui mettre un bâillon parce qu’on n’aime pas ce qu’il dit. Cela fait progresser que de se frotter à des gens qui ne partagent pas nos idées. C’est même le devoir de chaque démocrate, il faut débattre.

Zemmour est un représentant visible de tout un monde idéologique qui existe, et le nier est au mieux absurde, au pire dangereux. On ne peut combattre efficacement que ce que l’on connaît et on ne vend pas un livre à plus de 400 000 exemplaires pour rien. Alors oui, ses propos légitiment la haine. Je n’utiliserai pas les mots « stigmatiser » ou « phobie de quelque chose » parce qu’ils sont usés jusqu’à la corde à force d’être balancés à tort et à travers. Oui, Zemmour fait constamment de l’équilibrisme le long de la ligne rouge, l’a-t-il cette fois franchie ? Probablement, et chacun peut se faire un avis, mais force reste ici à la loi.

Le faire taire et de fait, le victimiser ? Cela risque surtout de provoquer le contraire de ce que ceux qui crient à la censure espèrent obtenir. C’est une publicité gratuite extraordinaire, pour lui, mais surtout pour ses idées. Lui qui prétend faire partie d’une majorité muselée et silencieuse en lutte contre ce qu’il nomme la « pensée unique » alors qu’il est visible sur tous les plateaux, c’est lui faire un cadeau que de démontrer in fine qu’il pourrait avoir raison. Il faut lui laisser le débat, mais ne pas lui donner pour autant de tribune. Je nuancerais d’ailleurs l’impact de cette décision d’I-Télé. I-Télé est une chaine privée qui appartient à Canal+. Zemmour critique volontiers Canal + et de ce fait que Canal + le mette à la porte ne me choquerait pas plus que cela. Si je crache à la figure de mon patron, je ne peux pas lui en vouloir de rompre le contrat de qui me lie à lui. Mais voilà, cela fait 10 ans qu’il crache et 10 ans que le patron profite de l’audimat. Ce n’est donc pas tant le fait qu’I-Télé lui dise de partir qui me gène, c’est le moment choisi pour le faire et surtout que ce ne soit pas du fait de son patron, mais de ses collègues qui pourtant devraient plus que quiconque être attachés à la liberté de la presse.

On ne peut pas défendre à corps et à cris la liberté d’expression et faire une exception dès que cela nous déplaît. La liberté d’expression n’a de limite que celle que lui impose la loi.

Dans une démocratie, cette liberté doit être aussi large que possible pour permettre l’expression de toutes les voix dans la population. Je partage tout à fait la position qui dit que le racisme est un crime et non une opinion et si la justice tranche en défaveur de Zemmour alors, il faudra le condamner, durement, mais pas de manière préventive. Ici aussi il serait temps de remettre le débat dans les rails de la réflexion constructive et non de l’indignation permanente et outrancière. L’Islam est une religion comme le christianisme et le judaïsme. Les chrétiens ne sont pas une race, pas plus que les hindous, les bouddhistes, les juifs ou les musulmans. Si Zemmour pense vraiment qu’il faut évacuer des citoyens de leur pays pour leur religion, ce n’est pas pour racisme qu’il faut le poursuivre, mais pour incitation à la haine et atteinte à la dignité humaine. Je pense d’ailleurs que l’on fait beaucoup de tort aux musulmans en voulant à tout prix, comme le font certaines associations, démontrer qu’ils sont une race et de plus, une race qui serait étrangère (?) par nature. Si je me convertis demain, passerais-je de la race des athées à celle des musulmans ? D’athée français deviendrais-je alors musulman étranger ? Ne naissons et ne demeurons-nous pas tous libres et égaux en droit ? Quand finirons-nous enfin par admettre qu’il n’y a que des dérivés d’homo-sapiens aux cultures et croyances différentes et non des races ? Il faut pouvoir critiquer toutes les religions. C’est un droit acquis au prix de nombreux sacrifices en Europe. Mais comme Zemmour oppose français à musulman, musulman devient ici par la comparaison, non pas une appartenance à une religion, mais bien à une nation ou plus exactement à un ensemble ne faisant pas partie de la nation française et donc, il s’agit effectivement de xénophobie.

Il serait néanmoins louable de ne pas oublier que la démocratie n’existe que dans le pluralisme. Les associations antiracistes se trompent de méthode de combat. S’il faut faire tomber Zemmour, alors c’est par le débat et non en le muselant par la force, aveu s’il en est un de faiblesse intellectuelle. Si la liberté absolue d’expression porte en elle les germes de la dérive, la censure est par nature une dérive en elle-même. Par l’interdiction de penser, on ne change pas la réalité des opinions, on finit juste par créer une dictature. Pour ma part, je ne veux pas vivre dans ce « meilleur des mondes » qui signifie toujours la transition achevée de l’utopie à la dystopie.

Pour finir, l’interdiction d’antenne n’empêchera pas Zemmour de diffuser ses idées, au contraire. Il peut toujours les diffuser par internet ou par la presse écrite, et sa base de lecteurs est suffisamment fournie pour cela. De plus, rien n’attire autant le lecteur que l’interdit. J’ai passé ma thèse à travailler sur la philosophie subversive et je pense que les apprentis censeurs vont se tirer une balle dans le pied et qu’ils n’en sortiront pas grandis.

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Les Franciscains sur la paille

Cornichons-franciscains

Une histoire de confiance, troisième volet.

Un peu d’histoire pour ceux qui ne connaîtraient pas bien les Franciscains. Les Franciscains, ou plus exactement l’Ordre des frères mineurs sont un ordre religieux né en Italie en 1209. Le père fondateur de cet ordre n’est autre que François d’Assise, celui-là même qui inspira le pape actuel dans le choix de son nom d’artiste. François d’Assise choisit le terme de frère mineur pour désigner sa confrérie, en référence aux Évangiles, et plus exactement à Mathieu 25:40 :

« Et le Roi répondant, leur dira : en vérité je vous dis, qu’en tant que vous avez fait ces choses à l’un de ces plus petits de mes frères, vous me l’avez fait [à moi-même]. »

L’idéal de François, c’est Jésus, et il fonde l’ensemble des règles qui régissent l’ordre sur un respect total des enseignements de ce dernier. L’un des principes de François est la pauvreté absolue, ce qui poussera bon nombre de ses contemporains à considérer les Franciscains comme un ordre de pouilleux. D’ailleurs, à peine François a-t-il rendu l’âme, que ses successeurs vont se déchirer entre eux. Ceux qui tentent de conserver l’héritage intellectuel de François seront plusieurs fois accusés d’hérésie et livrés à l’inquisition pour être brulés, torturés ou emprisonnés. Les autres ayant fait le choix de mettre la pauvreté sur le mode optionnel se voient récompensés. Jean XXII explique même dans une bulle que finalement Jésus n’était pas vraiment pauvre et que l’argent, ben ça a du bon.

Dans les années 1670-1680, ils sont impliqués dans la révolte des Pueblos au Nouveau-Mexique. Les Franciscains sont reconnus coupables d’excès en tout genre, dont des abus sexuels sur la population locale. Une révolte et un massacre civilisateur des Pueblos plus tard, en 1696, le Nouveau-Mexique est de nouveau sous domination franciscano-espagnole. On revend en passant quelques centaines d’Indiens capturés comme esclaves et puis on retourne à ses occupations. Depuis la fin des années 1980, les Franciscains sont une ONG et bossent pour l’ONU.

Le dernier gros scandale en date remonte à 2010 avec les révélations sur une école jésuite en Allemagne, le collège Canisius de Berlin, qui fait partiellement le jour sur une des plus importantes affaires d’abus pédophile de l’histoire du pays et ternit durablement l’image de l’Église dans son ensemble. Les témoignages affluent de toute l’Allemagne de collèges de jésuites, d’orphelinats, d’internats ou maisons pour handicapés, histoire de rester dans le sordide. Alors que les Franciscains n’étaient pas, au début, directement concernés, il s’avère au fil du temps et des révélations qu’ils ne font pas vraiment exception à la règle. En 2012, le prêtre franciscain Benedict Groesche en remet une couche dans une interview qu’il donne au « National Catholic Register ». En fait, nous explique ce sympathique papi aux mœurs incertaines, ce n’est pas le pédophile qui est le méchant, c’est l’enfant qui sournoisement séduit des pauvres messieurs en situation de faiblesse caractérisée. Le texte est tellement monstrueux, qu’il est retiré du journal et remplacé par des excuses. Groesche esquissera mollement un semblant de regret en expliquant que son esprit n’est peut-être plus aussi vif que d’antan. Mis à part ces dérives, les Franciscains jouissent d’un capital sympathie assez fort et ont su se tenir à l’écart des gros scandales. Dans  Il nome della rosa (Le nom de la Rose) d’Umberto Eco par exemple, les gentils sont des Franciscains et les vilains des Bénédictins. Il faut dire qu’un clergé pauvre et simple est pour le commun des mortels bien plus agréable qu’un clergé plein aux as et bien nourri qui explique à ses ouailles qu’il faut se serrer la ceinture pour avoir le droit à sa place au paradis. Avec 14000 membres, les Franciscains sont aujourd’hui le deuxième ordre religieux.

Que n’est-il pas alors surprenant de découvrir que les Franciscains sont au bord de la faillite ! Déjà on est presque surpris qu’ils aient des sous. Non seulement ils avaient de l’argent, mais ils en avaient beaucoup, eux qui prêchent pauvreté et modestie. On apprend dans plusieurs journaux dont « Corriere della sera » qu’ils sont mêlés à une série impressionnante de transactions pas catholiques pour un sou et qu’ils croulent donc désormais sous les dettes.

Il s’agit en fait de trafic de drogue, de trafic d’armes, de comptes en Suisse, d’argent sale et d’un hôtel de luxe. Dans une lettre ouverte (Lettera a tutti i Frati dell’Ordine – http://www.ofm.org/ofm/?p=8757&lang=it) de Michael Anthony Perry, on peut lire que personne ne savait rien, mais que maintenant que les caisses sont vides, il serait charitable de bien vouloir aider à les remplir.

Il faut dire que l’acquisition de l’hôtel « Il Cantico », au cœur de Rome et avec vue sur la place St-Pierre a couté des millions. En sachant qu’une partie de la somme allouée à cet établissement de luxe aurait miraculeusement disparu. L’argent en Suisse quant à lui aurait, selon le journal italien « Panorama », servi à financer des entreprises de trafic de drogue et d’armes un peu partout dans le monde ainsi que diverses autres activités criminelles. À peine deux ans après le scandale financier de la banque du Vatican, le pauvre Pape François n’est pas au bout de ses peines.

Je parlais de dissonance entre message et réalité et je pense que ce qui choque particulièrement dans une affaire comme celle-ci, c’est l’écrasante contradiction entre l’image que les Franciscains aimeraient donner et la réalité des faits. Soyons clairs, tous les Franciscains ne sont pas des criminels simplement parce qu’une partie d’entre eux dilapide joyeusement les fonds de l’ordre. D’autant qu’il ne s’agit à première vue que des Franciscains italiens, ceux d’Autriche par exemple sont indépendants financièrement.

Tous les prêtres ne sont pas non plus des pédophiles, la caricature serait trop simple et je n’ai pas l’intention de glisser dans un anticléricalisme primaire. Non, ce qui me frappe personnellement et me frappera toujours, c’est cette extraordinaire capacité à décréter ce qui est bien et ce qui est mal pour les autres, tout en faisant royalement abstraction de ces règles pour soi-même. Si les concernés croient vraiment en ce Dieu qu’ils nous décrivent, je ne vois que deux explications. Soit ils sont complètement schizophrènes, soit ils ont conscience qu’ils vont passer l’éternité sur une rôtissoire amplement méritée.

À moins que, comme sous Jean XXII, on nous explique que finalement Jésus vendait des armes et de la beuh sur les marches du temple quatre étoiles, et que donc ,ce n’est pas bien grave que tout cela. Ou comme le disait déjà le baron d’Holbach dans sa Théologie portative :

Doctrine. C’est ce que tout bon chrétien doit croire sous peine d’être brûlé, soit dans ce monde soit dans l’autre. Les dogmes de la Religion sont des décrets immuables de Dieu, qui ne peut changer d’avis que quand l’Église en change.

J’ai du mal à voir comment il va être possible de sortir de cette histoire sans une perte conséquente de confiance auprès du consommateur. Je ne remets de fait nullement en doute la capacité des responsables à trouver une issue de secours quant aux autres, eh bien, ils retrouveront ainsi cette pauvreté qui fut leur image de marque.

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Kim Jong Un et Vladimir Poutine sont sur un bateau

Cornichon-Kim

Poutine invite son homologue nord-coréen pendant qu’Apple, Audi, GM, Jaguar, Land Rover…quittent le pays. C’est le genre de nouvelles qui se passe de commentaires.

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Coup dur pour la liberté d’expression.

Cornichon-Sony

Toutes les organisations terroristes, les dictatures et les extrémistes en général ont horreur de la liberté d’expression. L’outil liberticide par excellence reste la peur. En Europe, nous avons connu de longues périodes où la terreur d’État, motivée religieusement ou politiquement, a envoyé un bon nombre de penseurs au bucher. Pourtant, à force de persévérance, notre vieux continent a vu naître une véritable culture de la liberté. La liberté d’expression n’est pas une anomalie européenne et bon nombre de pays dans le monde l’affichent et la chérissent. Les USA notamment, qui, à la suite du Siècle des Lumières, ont adopté en 1791 une constitution dont le premier amendement garantit la liberté d’expression et de la presse. Dans tous ces pays, on fait en sorte que les gens puissent s’exprimer, critiquer, caricaturer, moquer ou défendre ce que bon leur semble dans les limites de la paix civile. Beaucoup utilisent ce droit durement acquis au fil des siècles pour tenter de l’abolir, espérant être libérés de tous ceux qui auraient la mauvaise idée de ne pas partager les leurs. S’ajoute à cette pression intérieure régulièrement une pression extérieure avec prises d’otages, décapitations, attentats, massacres et autres formes de débats civilisés. Dans les années 70, la bande à Baader a ainsi plongé l’Allemagne dans la peur, imaginant qu’il pourrait déstabiliser le gouvernement et prendre le pouvoir. Ils ont surtout tué du monde et pillé des banques. Aujourd’hui, on assiste régulièrement à des destructions ou des prises d’otages pour faire taire tel ou tel journal ou penseur. La stratégie étant toujours la même.

Le recours à la peur est sans nul doute le plus ancien et le plus efficace moyen de faire reculer le monde. La donne a un peu changé avec internet, merveilleux espace de liberté. On y trouve pêle-mêle le meilleur et le pire de l’humanité qui se côtoient. Certains philosophes comme Alain Finkielkraut voient dans l’internet une sorte de monstre vomissant sa haine. Il n’a pas entièrement tort tant pullule sur le net les extrémistes, les conspirationnistes et les haineux compulsifs. Mais peut-être devrait-il faire un tour sur YouTube ? Il y trouverait aussi un grand nombre d’émissions intelligentes et drôles comme Axolot, Mes chers contemporains ou Crossed bien réalisées et rafraîchissantes. Car le net, c’est également ça. La possibilité d’échanger, de parler, de faire passer des idées à grande échelle. Pour quelqu’un comme moi qui pense que l’accès au savoir devrait être un droit, internet doit rester ce lieu de liberté extraordinaire qu’il convient de défendre. J’y reviendrai dans un autre billet sur la publication scientifique.

Aujourd’hui pourtant, une des plus grosses attaques sur la liberté d’expression est venue d’internet. La Corée du Nord est parvenue à mettre à genoux Sony pictures. Le géant du film avait prévu de sortir une comédie potache parodiant un projet d’assassinat du dirigeant nord-coréen. C’est d’un goût discutable, mais assassiner un dictateur fait partie intégrante du registre cinématographique.

On pensera naturellement à Tarantino et son uchronie « Inglourious basterds » mais aussi à des films plus anciens comme « Hot Shots 2 ». Le film en question représente un budget de presque 80 millions de dollars en production et promotions, fin prêt pour les fêtes. C’est alors que Sony fait l’objet d’une cyberattaque de grande envergure. Les données volées servent désormais de moyen de pression. Ce ne sont plus des êtres humains que l’on prend physiquement en otage, c’est leur identité. Il faut dire que c’est plus pratique à transporter. Les pirates ont ainsi mis en ligne un grand nombre de documents des emails, des adresses, des numéros de sécurité sociale de quelques 47000 employés.

Naturellement, les « Gardiens of Peace » ajoutent à ce chantage l’argument de l’attentat :

« Nous allons vous montrer clairement dans tous les lieux où «l’interview qui tue !» sera diffusé, notamment lors de l’avant-première, à quel destin tragique sont voués ceux qui cherchent à se moquer de la terreur. (…) Rappelez-vous le 11 septembre 2001. »

(« Warning…We will clearly show it to you at the very time and places “The Interview” be shown, including the premiere, how bitter fate those who seek fun in terror should be doomed to, »(…) « Remember the 11th of September 2001 » Foxnews 16.12.2014)

Au moins, les intentions sont claires ! On ne se moque pas de la terreur. Manquerait plus que ça. Tout le monde attendait des réactions, une contre-attaque, bref, un gros doigt d’honneur symbolique aux terroristes. Il n’en est rien. Sony s’est couché et trop rares sont ceux qui comme Clooney, Rob Lowe ou Paulo Coelho sont vraiment montés au créneau. Barack Obama a lui aussi encouragé les gens à aller voir le film. Mais la raison de cette dérobade de Sony, Regal, AMC ou Carmike est évidente. Si une bombe explose vraiment dans un cinéma, personne ne pourra nier avoir été conscient du danger. Qui sera responsable légalement ? Sony pour avoir ignoré le danger ? Ce serait le comble, mais ce n’est pas impensable. Reste que ce n’est pas une attitude particulièrement courageuse.

Le vrai problème, c’est que cela va créer un précédent lamentable. Quand on paie pour un otage, on encourage la prise d’otage, quand on cède à la menace, on encourage la menace. Chaque fois que l’on cède à la peur, ceux qui la manipulent prennent de l’assurance et demandent toujours plus. L’échec monumental de la politique d’apaisement devrait pourtant nous servir de leçon.

Soyons clairs, si Sony ne sort pas le film en salle, ils auront perdu 80 millions et la face. Pourquoi ne pas alors le diffuser gratuitement sur internet, avec notamment une participation financière volontaire de la part des internautes pour soutenir les studios ? Que feront alors sauter les pirates ?

Avec la publicité que lui ont fait les Gardiens, je pense que ce film serait un franc succès, nonobstant sa qualité réelle. Pour ma part, qu’il soit un navet ou non et qu’initialement je n’aurais certainement jamais mis les pieds dans un cinéma pour le voir, s’il sort, désormais j’irais. Rien que pour participer à mon échelle à ce qui fit en son temps le succès des Lumières philosophiques, ignorer avec le sourire ceux qui veulent nous dépouiller du droit de rire de tout.

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Darty, le contrat de méfiance

cornichons-Darty

Nous parlions dans le billet précédent de la confiance nécessaire à la consommation et à l’investissement et je voudrais approfondir le sujet. Dans un monde ouvert où la concurrence est libre, on ne peut survivre et se développer que si l’on a une stratégie qui nous permet de nous différencier du reste de l’offre. Aujourd’hui, je vais vous parler de Darty. Darty, c’est avant tout des magasins. Longtemps, l’enseigne fut connue pour son service après-vente. Elle a prospéré avec un slogan que tout le monde connaît désormais « Darty : Le contrat de confiance ». C’est beau, c’est fort, c’est tout un programme et c’est pour cela que nous allons nous pencher sur elle.

Il ne s’agit pas de faire ici du « bashing » d’entreprise, mais de mettre en évidence une dissonance évidente, qui pourrait servir d’exemple pour illustrer comment certaines décisions peuvent transformer l’image que l’on veut donner en son contraire. Darty a connu une période difficile qui culmine en 2013 avec un chiffre d’affaires en recul de 4% et un résultat opérationnel en chute de 30%. Un changement de stratégie plus tard, Regis Schultz aux commandes, Darty semble se relever et l’on découvre ainsi en juillet une évolution à surface égale du chiffre d’affaires de 1,7%. Du côté du Web, l’image n’est pas trop triste non plus ; Mistergooddeal.com représente désormais 18% et Darty.com 16% du total des ventes. La coupe du monde a boosté les ventes de téléviseurs, bref tout va plutôt bien. Sans être rose pour autant puisqu’en fin d’année, bien que les ventes aient encore augmenté, le chiffre d’affaires a de nouveau reculé de 1,2%, ce qui représente une perte nette de 4,7 millions d’euros sur les deux premiers trimestres. Quoiqu’il en soit c’est beaucoup mieux que les 19,8 de l’année dernière, même si on reste dans le rouge. Mais voilà, Darty fait le choix étrange d’avoir recours à une société de « vigiles » du net. Et pour ma part, je pense que c’est une mauvaise idée.

Faire des achats sur internet, c’est faire confiance. Internet n’est pas un jardin d’enfants et les escroqueries y sont légion. Globalement pourtant, on finit par éviter certains pièges et à faire confiance à des entreprises comme PayPal, par exemple, qui assure une certaine sérénité au consommateur. Pour bien réaliser ce que l’internet veut dire d’un point de vue de la fidélisation, c’est admettre que nous ne sommes plus dans le contexte de la nécessité géographique d’antan où il fallait faire avec ce qu’il y a. Aujourd’hui, on compare en temps réel, on lit les avis des internautes et au plus infime doute on va voir ailleurs, sans le moindre état d’âme. Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir sur plusieurs blogs et forums, notamment 60 millions de consommateurs les pratiques étranges de Darty.com. Alors qu’aujourd’hui, l’e-commerce fait tout pour simplifier l’achat, avec des frais de port offerts, des réductions intéressantes ou une politique de retour qui inspire confiance, Darty a décidé d’introduire le contrôle intrusif.

Je m’explique : si par mégarde, vous décidiez de commander chez Darty.com, disons du matériel Apple, la société de sécurité SECUVAD commence par bloquer votre commande. Normal, il ne faudrait pas que vous puissiez commander impunément quand même. Et là le bilan est le même chez la grande majorité des internautes concernés : si votre numéro est connu par Darty, une personne moyennement aimable vous informe que vous allez recevoir un mail. Autrement, vous recevez directement un mail qui ressemble méchamment à du phishing et qui vous explique qu’il faudra fournir, attention roulement de tambour :

– la photocopie, recto-verso, de la pièce d’identité de la personne déclarée lors de la commande

– la photocopie d’un justificatif de domicile au nom et à l’adresse de facturation

– la photocopie recto-verso de la pièce d’identité de la personne inscrite sur le justificatif de domicile

le tout par mail, courrier ou fax. 2 Pièces d’identité, rien que ça. Tant qu’à faire, on aurait pu ajouter le livret de famille, la fiche d’imposition, les 10 dernières fiches de salaire, le certificat de naissance de vos parents, un bilan de santé et un test ADN. Imaginons un internaute (comme Network56) qui n’a ni scanner ni fax et qui commande un vendredi. Et bien, il doit trouver un endroit pour faire des photocopies, les mettre dans une enveloppe, affranchir cette enveloppe, l’envoyer par la poste, attendre, attendre, attendre et espérer que vigile Untel considère que les documents envoyés sont à sa convenance au risque de se voir, bis repetita, renvoyé au début de son calvaire. L’option Chronopost proposée rend le tout encore plus drôle. Il faut le mériter le droit d’acheter chez Darty, graine de criminel que vous êtes. Si l’on en croit le « confianciologue » sur Twitter, « La procédure menée par Secuvad a pour seul but de vous protéger contre tout risque d’utilisation frauduleuse de vos moyens de paiement ». Et là, on touche le fond.

Ahhh, mais alors c’est pour nous que vous faites ça ?- se dit le petit prince- Comme c’est gentil…

Oui, mais minute papillon! Si quelqu’un veut piller mon compte, il peut le faire un peu n’importe où sur le web et si je peux prouver que je me suis fait piller mon compte, je suis dans la plupart des cas assuré par ma banque. Surtout si on utilise PayPal comme Xavier13. Du coup, j’ai un doute et je vais voir la page de Secuvad. Et là, le discours est quand même franchement différent :

«  Que risquez-vous à vendre sur Internet ? De subir un impayé. Que risque un fraudeur sur votre site Internet ? De ne pas se faire livrer… SECUVAD inverse la pression et fait supporter aux fraudeurs un risque pénal et financier, en France et à l’international. Elle est la première société commerciale à agir sur le terrain judiciaire, seul véritable levier pour lutter contre la fraude. »

Eh ben, ma petite dame.

Finalement, ce n’est pas vraiment pour nous alors. Secuvad, ils sont fiers de « recouvrer les impayés » pas de « protéger vos clients des fraudeurs ». Ils montrent même une andouille cagoulée devant son portable. Je ne sais pas comment vous imaginez un cybercriminel, mais honnêtement là, on frôle le ridicule. Surtout qu’il n’y a de l’autre côté aucune forme de cryptage utilisée par Secuvad pour VOS documents que VOUS allez transmettre bêtement par mail. On se sent tellement plus en sécurité, non? Ils ne menacent pas non plus de vous casser les genoux, me direz-vous, mais l’ambiance y est. Comprenez-moi bien, je ne reproche pas à Secuvad de proposer leurs services ou de mal faire leur travail, loin de moi cette idée, et il est évident qu’un marchand a besoin de s’assurer contre les fraudeurs. Mais pas de cette manière. Un client ça se soigne, ça ne se brutalise pas.

JohnA fait  remarquer par exemple que comme il avait payé avec sa Visa et que la transaction avait été acceptée par Darty, l’argent reste bloqué et le futur ex-client ne peut même pas dépenser ses sous ailleurs en attendant que la procédure se termine. Si, à cet instant, vous ne regrettez pas votre achat, c’est que vous avez des actions Darty ou une tendance évidente au masochisme. Pour moi, ce genre de dérive est également d’ordre moral et juridique. Dans une démocratie qui se respecte, toute personne est réputée innocente tant que sa culpabilité n’a pas été légalement prouvée, c’est ce qu’on appelle la présomption d’innocence. L’atteinte à ce droit est même sanctionnée par la loi. Évidemment, une entreprise n’est pas une démocratie et nous n’en sommes pas les citoyens. Ce qui ne veut pas dire pour autant que les acquis fondamentaux dans les relations humaines doivent passer à la trappe. Ici, on est fraudeur avant d’être client et on doit prouver son innocence avant d’avoir commis un crime. Imaginez que vous passiez à la caisse dans un grand magasin et qu’après avoir tapé correctement le code de votre carte et que le paiement ait été accepté, le service d’ordre garde votre chariot en otage en attendant que vous leur fournissiez les documents sus-nommés sous peine d’annulation de vos achats. Jamais plus vous ne mettriez les pieds dans un magasin pareil.

D’ailleurs, en lisant les commentaires sur les différents forums, on voit qu’il s’agit majoritairement de clients réguliers et surpris. L’algorithme utilisé semble de fait fonctionner sur le principe de la logique du sophisme: Les méchants aiment les tablettes tactiles, le client lambda veut acheter une tablette tactile donc, le client lambda est méchant ! Crac en prison, ne passez pas par la carte magasin, ne touchez pas votre commande. Comme au Monopoly de mon enfance l’inquisition en plus ! C’est beau les cross-over.

Alors, comme je l’ai déjà dit, tout le monde comprend qu’il faille se protéger des fraudeurs, mais se protéger des clients ne paraît pas être une stratégie des plus habiles et les prendre pour des cornichons en leur faisant croire qu’un contrôle aussi lourd et agressif soit dans leur intérêt, c’est vraiment pousser le bouchon très loin. 

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