Coup dur pour la liberté d’expression.

Cornichon-Sony

Toutes les organisations terroristes, les dictatures et les extrémistes en général ont horreur de la liberté d’expression. L’outil liberticide par excellence reste la peur. En Europe, nous avons connu de longues périodes où la terreur d’État, motivée religieusement ou politiquement, a envoyé un bon nombre de penseurs au bucher. Pourtant, à force de persévérance, notre vieux continent a vu naître une véritable culture de la liberté. La liberté d’expression n’est pas une anomalie européenne et bon nombre de pays dans le monde l’affichent et la chérissent. Les USA notamment, qui, à la suite du Siècle des Lumières, ont adopté en 1791 une constitution dont le premier amendement garantit la liberté d’expression et de la presse. Dans tous ces pays, on fait en sorte que les gens puissent s’exprimer, critiquer, caricaturer, moquer ou défendre ce que bon leur semble dans les limites de la paix civile. Beaucoup utilisent ce droit durement acquis au fil des siècles pour tenter de l’abolir, espérant être libérés de tous ceux qui auraient la mauvaise idée de ne pas partager les leurs. S’ajoute à cette pression intérieure régulièrement une pression extérieure avec prises d’otages, décapitations, attentats, massacres et autres formes de débats civilisés. Dans les années 70, la bande à Baader a ainsi plongé l’Allemagne dans la peur, imaginant qu’il pourrait déstabiliser le gouvernement et prendre le pouvoir. Ils ont surtout tué du monde et pillé des banques. Aujourd’hui, on assiste régulièrement à des destructions ou des prises d’otages pour faire taire tel ou tel journal ou penseur. La stratégie étant toujours la même.

Le recours à la peur est sans nul doute le plus ancien et le plus efficace moyen de faire reculer le monde. La donne a un peu changé avec internet, merveilleux espace de liberté. On y trouve pêle-mêle le meilleur et le pire de l’humanité qui se côtoient. Certains philosophes comme Alain Finkielkraut voient dans l’internet une sorte de monstre vomissant sa haine. Il n’a pas entièrement tort tant pullule sur le net les extrémistes, les conspirationnistes et les haineux compulsifs. Mais peut-être devrait-il faire un tour sur YouTube ? Il y trouverait aussi un grand nombre d’émissions intelligentes et drôles comme Axolot, Mes chers contemporains ou Crossed bien réalisées et rafraîchissantes. Car le net, c’est également ça. La possibilité d’échanger, de parler, de faire passer des idées à grande échelle. Pour quelqu’un comme moi qui pense que l’accès au savoir devrait être un droit, internet doit rester ce lieu de liberté extraordinaire qu’il convient de défendre. J’y reviendrai dans un autre billet sur la publication scientifique.

Aujourd’hui pourtant, une des plus grosses attaques sur la liberté d’expression est venue d’internet. La Corée du Nord est parvenue à mettre à genoux Sony pictures. Le géant du film avait prévu de sortir une comédie potache parodiant un projet d’assassinat du dirigeant nord-coréen. C’est d’un goût discutable, mais assassiner un dictateur fait partie intégrante du registre cinématographique.

On pensera naturellement à Tarantino et son uchronie « Inglourious basterds » mais aussi à des films plus anciens comme « Hot Shots 2 ». Le film en question représente un budget de presque 80 millions de dollars en production et promotions, fin prêt pour les fêtes. C’est alors que Sony fait l’objet d’une cyberattaque de grande envergure. Les données volées servent désormais de moyen de pression. Ce ne sont plus des êtres humains que l’on prend physiquement en otage, c’est leur identité. Il faut dire que c’est plus pratique à transporter. Les pirates ont ainsi mis en ligne un grand nombre de documents des emails, des adresses, des numéros de sécurité sociale de quelques 47000 employés.

Naturellement, les « Gardiens of Peace » ajoutent à ce chantage l’argument de l’attentat :

« Nous allons vous montrer clairement dans tous les lieux où «l’interview qui tue !» sera diffusé, notamment lors de l’avant-première, à quel destin tragique sont voués ceux qui cherchent à se moquer de la terreur. (…) Rappelez-vous le 11 septembre 2001. »

(« Warning…We will clearly show it to you at the very time and places “The Interview” be shown, including the premiere, how bitter fate those who seek fun in terror should be doomed to, »(…) « Remember the 11th of September 2001 » Foxnews 16.12.2014)

Au moins, les intentions sont claires ! On ne se moque pas de la terreur. Manquerait plus que ça. Tout le monde attendait des réactions, une contre-attaque, bref, un gros doigt d’honneur symbolique aux terroristes. Il n’en est rien. Sony s’est couché et trop rares sont ceux qui comme Clooney, Rob Lowe ou Paulo Coelho sont vraiment montés au créneau. Barack Obama a lui aussi encouragé les gens à aller voir le film. Mais la raison de cette dérobade de Sony, Regal, AMC ou Carmike est évidente. Si une bombe explose vraiment dans un cinéma, personne ne pourra nier avoir été conscient du danger. Qui sera responsable légalement ? Sony pour avoir ignoré le danger ? Ce serait le comble, mais ce n’est pas impensable. Reste que ce n’est pas une attitude particulièrement courageuse.

Le vrai problème, c’est que cela va créer un précédent lamentable. Quand on paie pour un otage, on encourage la prise d’otage, quand on cède à la menace, on encourage la menace. Chaque fois que l’on cède à la peur, ceux qui la manipulent prennent de l’assurance et demandent toujours plus. L’échec monumental de la politique d’apaisement devrait pourtant nous servir de leçon.

Soyons clairs, si Sony ne sort pas le film en salle, ils auront perdu 80 millions et la face. Pourquoi ne pas alors le diffuser gratuitement sur internet, avec notamment une participation financière volontaire de la part des internautes pour soutenir les studios ? Que feront alors sauter les pirates ?

Avec la publicité que lui ont fait les Gardiens, je pense que ce film serait un franc succès, nonobstant sa qualité réelle. Pour ma part, qu’il soit un navet ou non et qu’initialement je n’aurais certainement jamais mis les pieds dans un cinéma pour le voir, s’il sort, désormais j’irais. Rien que pour participer à mon échelle à ce qui fit en son temps le succès des Lumières philosophiques, ignorer avec le sourire ceux qui veulent nous dépouiller du droit de rire de tout.

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Classé dans La chronique du bocal à cornichons

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