La minute militante ou la crise de l’édition à l’aube du XXIe siècle

Cornichons-Editeurs

Alors que tout le monde de l’édition se révolte face à l’offre d’Amazon Unlimited, j’aimerais pour ma part non seulement défendre le système, mais en profiter pour revenir sur certains dysfonctionnements profonds dans le monde de l’édition. Ce ne sera donc pas un billet, mais deux pour ce sujet :

Le monde coûteux et étrange de l’édition scientifique

Le monde coûteux et étrange de l’édition non-scientifique

Le monde coûteux et étrange de l’édition scientifique

Le lecteur averti d’ouvrages scientifiques, qu’il soit chercheur confirmé ou débutant, sait qu’il faut un éditeur et qu’un ouvrage sans éditeur le poussera sans doute à porter un jugement a priori et négatif sur sa qualité. J’en aurais fait de même il y a peu en raison de ce credo profondément ancré dans notre esprit dès le moment où nous mettons les pieds à l’université : les chercheurs sérieux publient chez les éditeurs sérieux et donc, tout ouvrage sans éditeur ne peut être que de piètre qualité. Ce mode de pensée est en réalité celui d’une génération fondamentalement méfiante vis-à-vis d’internet. Combien d’enseignants ne voit-on pas s’indigner de l’utilisation massive de Wikipédia par les étudiants au lieu de prendre le temps d’aller fouiller dans de bons vieux livres en papier ? L’argument étant souvent le même, il y a tellement d’inepties sur le Web que forcément, l’étudiant ingénu ne pourra que reprendre ces dernières pour pondre des sottises non vérifiées. Cet argument est faux pour plusieurs raisons. Tout d’abord, je prendrais volontiers le pari qu’il existe au moins autant de sottises sur papier que sur le Net, le papier ayant une longueur d’avance par son âge. Deuxièmement, recracher bêtement ce que l’on a copié quelque part n’a jamais été une bonne idée, quel que soit le support d’origine. L’avantage notable dans la démarche de la copie du Web pour le correcteur, c’est qu’il est beaucoup plus facile de retrouver un plagiat numérique qu’un plagiat papier. Alors oui, Wikipédia est très loin de la perfection, mais c’est un excellent outil qui ne demande qu’à être amélioré. Si les chercheurs prennent l’habitude de rédiger ou d’actualiser les articles au lieu d’en critiquer les imperfections, on a là une opportunité extraordinaire de partage intellectuel. Jamais autant de savoir n’a été aussi facilement consultable aussi vite. Le savoir, c’est une chose qu’il faut diffuser le plus largement possible et l’un des freins majeurs de cette diffusion, c’est l’argent.

Revenons à notre postulat que seul l’éditeur garantit la qualité de la publication. En soi, ce raisonnement limpide n’est pas tout à fait sans fondement dans la plupart des cas, mais a néanmoins un côté obscur que je souhaite vous exposer plus en détail ici.

Premièrement, les ouvrages scientifiques s’adressant à un public assez restreint, ils sont très peu rentables pour la plupart des éditeurs et ces derniers pratiquent donc des prix en conséquence. Je garde le souvenir de ma propre période d’études pendant laquelle cette sensation désagréable de voir mes maigres moyens engloutis par un ouvrage vendu à des prix d’apothicaire était monnaie courante. Faisant partie de cette génération qui, avec internet, a défendu l’accès au savoir pour tous, l’open source et l’idée que le « troc » intellectuel finissait par profiter à tout le monde, ce genre de logique est contraire à mes convictions. Ce qui ne veut pas dire que je pense qu’il soit possible ou même qu’il faille offrir gratuitement son travail, mais il s’agit de trouver un équilibre qui est de facto impossible à atteindre avec un éditeur. Quand vous débutez dans l’édition scientifique, on vous fait souvent signer un petit papier par lequel vous commencez par renoncer à vos droits sur vos articles et/ou ouvrages. De telle manière que, si l’idée vous venait de mettre vos articles sur votre blog, vous n’en auriez pas le droit. Souvent, vous renoncez aussi à vos droits d’auteur en échange de la publication. Le comble c’est que vous devez en plus participer financièrement à votre publication. La participation financière allait dans mon cas de 500 à 5000 €, les droits d’auteurs étant soit complètement abandonnés, soit liés à un volume de vente élevé. Il est évident que les volumes en question sont de l’ordre de la science-fiction pour un ouvrage à vocation universitaire. Le prix du livre était ensuite compris entre 30 et 80 euros selon la formule choisie. 80 euros pour un livre est une aberration et en sachant qu’il a de grandes chances d’être lu principalement par des étudiants, je dirais même que c’est immoral. Ce qui veut dire qu’au mieux, l’ouvrage sera acheté par des bibliothèques, réduisant d’autant le volume de diffusion. Nombreux éditeurs pratiquent d’ailleurs le même tarif pour un ouvrage en format numérique et un ouvrage au format papier, ce qui s’apparente alors franchement à du vol.

Pour les articles, c’est grosso modo la même chose, certaines revues pratiquent des prix exorbitants que porte ensuite joyeusement le contribuable par l’intermédiaire des budgets de recherche. Le contribuable paie le chercheur pour qu’il cherche et publie, le contribuable paie ensuite le journal pour que les travaux du chercheur soient publiés et le contribuable paie à nouveau pour que le chercheur puisse lire les travaux publiés par le journal. Le contribuable paie trois fois pour que la recherche publique qu’il a financée aille engraisser un éditeur privé et sans qu’il ne puisse jamais en profiter.

Le journal, en revanche, ne paie presque personne dans la chaîne de rédaction-lecture-diffusion et délocalise dans des pays à bas salaire comme l’Inde. Alors, il est vrai que les journaux à petite diffusion, imprimés sur du papier à longue conservation donc sans acide coûtent cher. Mais soyons sérieux, j’ai tendance à penser que le Cloud peut conserver la majeure partie de l’édition scientifique de manière durable. En aucun cas cette forme de publication ne justifie les prix des abonnements à ces journaux. Il faut savoir qu’un nombre conséquent d’éditeurs demande des articles « camera-ready » donc imprimables sans correction ou mise en page de la part de l’éditeur. Pareil pour les livres où la grande partie de la mise en page doit être faite par l’auteur. Chaque maison d’édition ayant pour l’occasion ses attentes concernant le produit final, je conseille en passant à tous ceux qui voudraient soumettre un ouvrage à plusieurs éditeurs de passer par LaTex à moins de vouloir sombrer dans la dépression.

Il faut également savoir que dans certains cas, les éditeurs font appel à des experts extérieurs pour relire et valider vos travaux. C’est une bonne chose en soi, puisqu’il y a une véritable volonté de contrôle de qualité. Les experts en questions ne sont naturellement pas rémunérés. Comme la qualité de la recherche dépend énormément du volume de publication, aucun chercheur ne peut se permettre de faire le difficile face aux tarifs, même excessifs d’un éditeur. Un journal ayant obtenu le label de « journal sérieux » peut, de fait, demander n’importe quelle somme. En sachant que les publications scientifiques sont protégées par le droit d’auteur pour une très longue période, ce qui en général se justifie par la récompense de l’auteur pour son travail, l’accès d’un texte n’étant plus édité est problématique. L’ironie de surcroît se trouve pourtant dans ce détail que les éditeurs ne rémunèrent pas les auteurs et que ce droit subsiste 70 ans après la mort de l’auteur.

Éviter l’éditeur, c’est paradoxalement gagner surtout un temps précieux. Si l’on consacre naturellement beaucoup de temps à la recherche, à la rédaction, à la correction et à la mise en page d’un ouvrage, étapes qui forment l’incompressible part du temps de travail sur plusieurs années, on évite cependant les interminables échanges de mails, échanges téléphoniques et postaux et surtout les longs mois d’attente avant l’acceptation ou le refus de l’ouvrage. On peut attendre facilement 18 mois avant de voir un livre publié, alors que pour un résultat équivalent, il ne faudra que 2 ou 3 semaines pour un auteur utilisant les nouveaux outils que propose internet. Une doctorante sur le blog du London School of Economics and Political Science faisait ainsi un constat similaire. Après avoir soutenu, elle s’était lancée dans la publication d’un article. Au bout d’un an, la publication fut confirmée, mais repoussé à deux ans plus tard, le délai moyen du journal. Son article aurait alors eu 3 ans, une éternité pour une publication scientifique.

Il faut néanmoins savoir que de ne pas passer par un éditeur fait que votre travail n’est pas reconnu par les instances qui évaluent les chercheurs. Soit vous vous pliez à la volonté de l’éditeur protégé par un système qui, particulièrement en lettres et langues, semble fondamentalement suranné et vous êtes récompensé d’une bonne note pour votre soumission, soit vous choisissez d’être libre à vos risques et périls. Comment néanmoins garantir au lecteur la qualité scientifique du livre ? À mes yeux, le seul véritable juge qui importe vraiment, c’est le lecteur lui-même. On n’écrit pas pour un éditeur ou pour être édité, on écrit pour être lu. Or, le lecteur moderne est habitué à « aimer » ou « ne pas aimer » tout et n’importe quoi sur le Web. Des articles ou livres en accès libre ou à coût réduit auraient une plus grande chance d’être lus par la communauté scientifique et d’ouvrir au besoin des débats.

À voir comment certains articles sur Wikipedia sont débattus, je pense qu’un réseau de review composé de l’ensemble de la communauté scientifique aurait de forte chance de faire avancer la recherche de manière conséquente tout en réduisant les coûts, ce qui en période de crise est un argument qui me paraît important. En ce sens, un abonnement permettrait aux étudiants d’avoir accès à une formidable bibliothèque en ligne et de fait, ils n’auraient plus aucune raison de ne pas lire les livres nécessaires à leurs études.

Le monde coûteux et étrange de l’édition non-scientifique

Parlons maintenant de la publication non-scientifique. Je ferai abstraction ici des nombreuses œuvres autobiographiques qui sont une catégorie un peu spéciale et qui sont en général au livre ce que le selfie est à la photo. Attention, je ne veux pas cracher sur les autobiographies dans leur globalité et certaines peuvent avoir de l’intérêt, mais plus dans le temps que dans l’immédiat. Après, tout dépend naturellement de vos talents d’écrivain. Il faut se laisser surprendre.

Dans mes cours sur l’économie de marché, je commence toujours par expliquer le principe de l’offre et de la demande. Pour faire simple, la valeur d’une marchandise dépend de sa rareté et de la demande du marché. Le livre en tant que marchandise est facile à produire, le nombre d’écrivains potentiels étant élevé ; la demande en revanche est assez faible, le nombre de lecteurs étant limité. Donc, le livre papier ne vaut déjà pas grand-chose en soi, le livre numérique presque rien. La preuve, les milliers d’ouvrages de fiction autopubliés vendus en numérique au prix symbolique de 0,99 euro.

En nombre d’heures passées à écrire, ne serait-ce que 100 pages, il s’agit ici presque de bénévolat. Alors, comment fait-on du livre un business. Eh bien, tout d’abord on garde la main-d’œuvre nombreuse et peu chère que sont les auteurs, on crée ensuite un goulot d’étranglement et enfin, on publie réellement une infime partie des ouvrages écrits. Ainsi, le lectorat se concentre sur les quelques sorties annuelles au lieu de se perdre à droite et à gauche. On ajoute quelques prix organisés par les maisons d’édition elles-mêmes et on garde ainsi l’illusion d’un marché libre.

Sachant que certaines maisons d’édition voient passer plusieurs milliers d’ouvrages par an, rares sont ceux qui sont lus de A à Z et si pour une raison X ou Y, le texte ne plaît pas au jugement du « dégrossisseur », il retombe dans l’oubli. La probabilité d’être publié est environ de 1:6000.

C’est mieux qu’Euromillions, me direz-vous.

Dans les grosses maisons d’édition, vous avez un comité de sélection composé d’une à plusieurs personnes, avec le soutien de quelques externes payés chichement entre 30 et 90 euros par fiche de lecture et des comités de lecture, entre 5 et plus de 15 personnes qui refont le dernier tri ensuite. Le recrutement de ces comités se fait par cooptation, ce qui est d’expérience une mauvaise idée puisqu’on reste dans un petit monde fermé. On choisira fondamentalement des anciens éditeurs, des critiques ou des personnes issues du monde de l’édition au sens large. Dans les petites maisons d’édition, c’est soit l’éditeur lui-même, soit un stagiaire qui lit les ouvrages. La plupart des éditeurs refusent d’ailleurs toute autre forme de support que le papier. Attention, on n’en est plus aux enluminures, mais quand même, il ne faudrait pas utiliser un support moderne pour autant ! Cela ferait gagner de l’argent et du temps, ce qui est inconcevable. Le secteur de l’e-book est d’ailleurs en France la bête noire de l’édition. Et les raisons sont multiples. Tout d’abord, la diffusion est beaucoup plus simple, ce qui est gênant pour qui veut garder le contrôle du produit. Ensuite, certaines plateformes proposent un versement de 70% des revenus du livre à l’auteur, en contrepartie d’un prix de vente moins élevé que chez les éditeurs. Ce qui est très intéressant pour l’auteur et complètement inintéressant pour l’éditeur qui ne peut pas justifier son tarif. Écologiquement parlant, l’impression à la demande ou l’e-book ont d’ailleurs une grosse longueur d’avance sur l’édition traditionnelle. L’e-book peut être en même temps bien plus riche en illustrations ou contenus que le livre papier. Le nouveau contrat unique en vigueur depuis cette année prend d’ailleurs en compte la rémunération au prorata des consultations de son œuvre dans le cas de mode de diffusion comme le Kindle Unlimited, Youbox ou Youscribe. Un peu comme le paiement au clic sur les sites internet ou les chaînes comme Youtube.

Sur Nextinpact, on pouvait lire une interview donnée à BFM.tv par Arnaud Nourry, actuel PDG du groupe Hachette et que je me permets de citer :

Les gens qui lisent plus de deux ou trois livres par mois sont une toute petite fraction de notre marché. Alors quel sens pour le consommateur ça a de pouvoir s’abonner à une offre illimitée pour 100 000 livres ? Je crois que le consommateur ne le demande pas. Et quel sens cela a pour les auteurs et les éditeurs ? Aucun !  

Premièrement, si le « consommateur », que j’aurais appelé pour ma part lecteur, mais soit, n’y voit pas de sens, l’offre fera un bide. À voir la levée de boucliers que cela engendre, j’ai un doute. Au contraire, je pense qu’il s’agit d’une forme de publication d’avenir. Naturellement, personne ne va lire 100 000 livres, mais quand on s’inscrit dans une médiathèque, on ne lit pas tout non plus. En revanche, plus le catalogue est important, plus j’ai de chance de trouver chaussure à mon pied.

Pour ma part, je lis déjà régulièrement des textes d’inconnus et j’y trouve de tout. Du bon, du très bon, et du mauvais, comme dans les librairies en somme. Mais je prends plus de risques parce qu’un ebook à moins d’un euro n’impacte pas mon budget, je peux donc donner toutes les chances aux auteurs en question. Au pire, j’ai perdu un euro et 20 secondes de téléchargement, au mieux, j’ai découvert un auteur sympa que je suivrais désormais comme je suis des blogs. D’ailleurs, je ne suis pas le public de Hachette :

En dehors de certains phénomènes comme Twilight ou 50 nuances de Grey, l’audience du livre est une audience de femmes de 45 ans et plus. Je caricature, mais c’est tout de même ça le sociotype de notre clientèle. Elle n’est pas extensible. Je le regrette. Je serais le premier à adorer tripler le marché du livre en passant à un prix différent, mais ça ne fonctionne pas comme ça. »

J’imagine du coup la fameuse sélection dans les ouvrages. Si j’étais méchant, j’y verrais une « Astérixiose » aigüe et une vaine tentative d’isoler la France dans une exception vieillotte visant à protéger des éditeurs qui perdent peu à peu leur raison d’être. Pour ma part, je préfère voir exploser l’offre d’ouvrages et d’auteurs et ramener les générations nouvelles à une lecture certes différente, mais non moins créatrice de culture que de sauvegarder artificiellement les intérêts de quelques maisons d’édition condamnées à plus ou moins long terme à se réinventer ou à disparaître. Il faudrait en ce sens arrêter de hurler au loup « amazonien » pour cacher ses propres imperfections à chaque fois qu’elles deviennent trop visibles et chercher à innover pour changer.

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Classé dans La chronique du bocal à cornichons

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