Polluer plus pour périr plus

Cornichon-Ségolène

Il existe des documents qu’on aime lire et des documents qu’il faut lire. Les textes de l’institut de veille sanitaire sont de cette deuxième catégorie. Le dernier article sur la pollution aux particules fines est édifiant. Tout d’abord, on y voit l’évolution des méthodes pour définir la pollution, ce qui en soi est déjà de grand intérêt, puisqu’il y a sans aucun doute ici, en dehors d’une grande évolution par rapport aux années 1990, un sérieux indiscutable autant dans la démarche que dans la volonté d’exactitude scientifique.

Pourquoi le souligner ? Tout simplement parce qu’en matière d’écologie comme en matière de santé, les enjeux économiques sont souvent tellement importants qu’on trouve malheureusement des rapports permettant de remettre en doute à peu près n’importe quoi, jusqu’au réchauffement planétaire. Et il y aura toujours un conspirationniste pour trouver dans ce genre de rapport la confirmation d’une quelconque conjuration franc-maçonisto-judéo-marxisto-capitalisto-libéralisto-américano-arabo- «ce que vous voulez » qui nous cache la vérité, qu’en fait le complot du réchauffement sert la cause d’un groupe international de je ne sais quoi. C’est la mode en ces temps troublés. On aime les théories du complot.

Là, en revanche, on est dans le concret et cet article vient effectivement valider ce que de nombreuses associations écologistes dénoncent depuis des années : le danger de certains modes de combustion et de carburation. Un des premiers facteurs de cette pollution étant clairement la circulation automobile au diesel. La raison de l’exception française (encore!) en matière de Diesel remonte aux années 1950. La France sort de la guerre et a besoin d’un choc économique. À l’époque, les grosses machines, et elles seules, tournent au diesel. Camions, tracteurs et autres engins de chantier sont capables de s’alimenter avec ce liquide visqueux. Alors, pour soutenir l’économie, on accorde un avantage fiscal conséquent à ce carburant. L’idée en soi semble logique et dans les années 50, le mot pollution ne fait pas encore partie des grandes préoccupations. Mais voilà, dans les années 70 et puis véritablement dans les années 80, le diesel fait une percée dans le monde de l’automobile, Peugeot en tête. L’intention étant de détourner l’allègement fiscal et d’appâter le particulier par une consommation réduite et un prix à la pompe avantageux. En plus, pour soutenir nos constructeurs nationaux, il y a au fur et à mesure de nouvelles incitations à l’acquisition comme des réductions de TVA pour l’achat de flottes de véhicules au diesel. Le Bonus-Malus et l’indexation de la taxe sur les véhicules de société sur les émissions de CO2 encouragent encore et toujours plus les Français à se tourner vers ce carburant décidément soutenu par la politique et l’économie. Effet de levier oblige, le marché de l’occasion croule sous les offres de berlines au diesel et va donc vite devenir le carburant des classes modestes. Même les voiturettes s’y mettent, c’est pour dire.

Arrive alors ce qui doit toujours arriver quand on repousse un problème en faisant comme si de rien n’était. Le diesel pèse désormais très lourd sur la balance commerciale et ce qui était pensé pour donner un coup de fouet à l’économie en 1950 devient un coup du père François en 2015. La France vient d’ailleurs de perdre officiellement sa position de cinquième puissance économique.

Rééquilibrer la taxation des carburants serait une première solution, mais voilà, cela mettrait définitivement à genoux une grande part de la population qui n’a pas les moyens d’investir dans des voitures neuves et qui peine déjà à faire le plein. De plus, cela détruirait dans un même temps le marché de l’occasion. Alors, loin de moi l’idée de vouloir défendre l’essence. C’est mieux que le diesel, mais c’est vraiment juste un petit peu mieux. C’est un peu comme l’hybride, c’est bien, mais ce n’est qu’une transition. Et la véritable question, c’est une transition vers quoi exactement ? Mais ce n’est pas l’angle de ce billet.

Je disais que l’une des premières causes de cette pollution aux particules est le diesel, accompagné des feux de cheminée en Île-de-France, du secteur résidentiel et tertiaire en général ou de l’industrie. On supposait fortement, depuis des années déjà, l’implication de cette forme de pollution atmosphérique dans l’augmentation des taux de mortalité non-accidentelle. Aujourd’hui, on le sait indiscutablement et donc, on ne peut plus faire semblant. L’ironie, c’est de voir ce rapport-là, aujourd’hui, maintenant, en pleine alerte à la pollution, après la non-action caractérisée du gouvernement. Le tango environnemental dont nous sommes les spectateurs depuis des mois, trouve ici un apogée dramatico-comique digne d’une farce.

Les camions qui traversent joyeusement la France des quatre coins du continent ne seront pas inquiétés, les Français payent pour eux. De leurs poches et de leurs poumons. Pourquoi polluer moins puisqu’il est plus rentable de ne pas faire d’efforts ?

C’est à un recul généralisé sur l’écologie et la santé publique que l’on assiste, pour ne pas dire une déroute organisée dont certains osent même se flatter, faisant passer 800 millions euros perdus sans aucune contrepartie pour une extraordinaire économie. Ou d’affirmer que l’on a rétabli la liberté en annulant une directive non seulement bien fondée, mais nécessaire du Plan de protection de l’atmosphère d’Ile-de-France. Fera-t-on également passer l’institut de veille sanitaire pour des sectaires radicaux ?

Oui, le bois peut être une énergie d’avenir intéressante, mais dans des conditions très précises. Quand une énergie représente 87% des émissions de particules du secteur résidentiel en ne couvrant que 4% des besoins en chauffage, il y a un déséquilibre manifeste. Le maintien de l’utilisation des foyers ouverts est contre-productif d’un point de vue de santé publique.

En se reniant à droite et à gauche, la politique environnementale actuelle devient une valeur d’ajustement à très court terme pour l’économie et un grappillage démagogique maladroit de sympathie pour cacher le malaise général qui sépare aujourd’hui plus que jamais les Français de leurs dirigeants. À très court terme parce qu’il faudrait chiffrer le coût exact des maladies liées et aggravées par cette position lamentable. Les 1400 morts par an n’ont pas le poids des lobbys et ne votent plus, qu’importe donc. Quand on découvre en même temps dans la future loi Macron la libéralisation du transport en car au lieu d’une réduction massive des coûts ferroviaires et du développement du rail de proximité, on peut légitimement se demander s’il n’y a pas, pour reprendre Shakespeare, quelque chose de pourri dans la République française. Je ne condamne absolument pas ici la loi Macron dans son ensemble, mais là, pour le coup, vraiment, c’en est presque navrant.

Le principe pervers qui sous-tend cette mascarade de la terminologie de l’écologie « punitive », c’est qu’on se sert uniquement de l’écologie pour faire rentrer de l’argent, alors qu’il aurait fallu en contrepartie alléger et subventionner l’innovation et la recherche d’alternatives. On a simplement ajouté une taxe et une autre et une autre en s’étonnant à chaque fois de voir les ménages consommer moins. Il est inutile de demander aux gens d’investir dans des chauffages faiblement polluants de dernière génération coûteux s’ils n’en ont pas les moyens. Vous pouvez sanctionner autant que vous voudrez, quand la bourse est vide, elle est vide. La majorité des gens ne pollue pas par plaisir de polluer.

Abandonner véritablement l’écologie « punitive », c’est faire de l’écologie préventive. Il faut arrêter de redistribuer à tort et à travers les sommes qu’elle engrange pour le faire de manière ciblée et réfléchie. Une bonne taxe écologique, c’est une taxe qui finit par ne rapporter plus rien parce qu’elle a financé sa propre obsolescence.

Dans le cas actuel, au lieu d’aider véritablement ceux qui n’ont pas les moyens de faire autrement avec l’argent issu d’une taxe « punitive » qui ne concernait que les entreprises de transport, on utilise cyniquement les modestes comme un bouclier pare-feu, faisant passer une politique lâche pour un simulacre de justice sociale, une larme de crocodile à l’œil. En définitive, ce sont tous les Français, y compris donc les plus modestes qui payent pour que les transporteurs routiers puissent continuer à polluer. Pour comparaison, 800 millions, cela représente 55 000 ans de SMIC ou 300 000 chaudières au bois avec filtre à particules. Pendant que les Pays-Bas investissent dans des pistes cyclables solaires qui produisent de l’énergie, nous, on formule des objectifs théoriques et on organise des sommets.

Quand François Hollande dit que la loi Macron n’est pas la loi du siècle, mais du siècle prochain, j’y vois deux explications. Soit il est encore au 20e  siècle et il ferait bien de rattraper les 15 dernières années qui lui manquent, et je comprends sa découverte des « nouvelles technologies » lors des vœux, soit il parle effectivement du 22e siècle et je serais tenté de lui donner raison tant nos descendants risquent de nous maudire pour avoir démoli avec enthousiasme ce que nous aurions peut-être encore pu sauver. Dans les deux cas, cette phrase reste une perle de compétition digne des pires cancres.

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Classé dans La chronique du bocal à cornichons

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