Le ballet des lâches, des opportunistes et des aveugles volontaires

Nenousquittepas

Il est difficile de retrouver des mots après l’horreur de mercredi. On a décapité Charlie, on a tenté de tuer ce que nous sommes. On veut nous faire peur pour que nous nous reniions, pour que nous arrêtions de rire, de penser et de critiquer.

Moi qui le moque pourtant si souvent, j’ai trouvé le président courageux. J’ai trouvé une majorité écrasante de mes compatriotes admirable. Je trouve dans cette solidarité une réponse à la question si difficile de qu’est-ce que c’est qu’être Français. Aujourd’hui, c’est être Charlie, c’est dire non à la peur, non à ceux qui tuent pour faire taire la liberté d’expression, non à ceux qui veulent nous imposer le silence. Mais combien d’entre nous seront vraiment Charb  et préfèreront mourir debout plutôt que de vivre à genoux ?

Aussi admirables étaient l’Homme de la rue et la très grande majorité des journaux, ou des entreprises comme Google qui soutiennent financièrement et moralement Charlie, aussi lamentables sont ceux qui commencent déjà par s’autocensurer. Le New York Daily News,le Financial Times, le New York Times, la chaîne américaine CNN et le journal britannique The Telegraph, ouvrent la danse en floutant les unes de Charlie pour ne pas heurter les sensibilités.

Mais n’avez-vous donc rien compris ?

À moins de ne plus parler de rien, vous heurterez toujours quelqu’un. Après, il faut débattre, discuter, convaincre, c’est ça la pluralité de la démocratie, c’est ça la liberté d’expression : avoir le droit de ne pas être d’accord et pouvoir le dire. Ce genre de reculade est une victoire pour ceux qui opposent la violence à la parole. Ça n’est pas Charlie.

Et puis il y a les autres qui profitent de la mort tragique de ces hommes et femmes courageux, pour revenir sur fond de bruit de bottes réclamer la peine de mort et l’état policier. La peine de mort en mémoire de Cabu et Charb et les autres ? Pourquoi pas la ségrégation au nom de Martin Luther King tant que vous y êtes !

Tout comme ces commentaires qui demandent le droit pour les citoyens de détenir des armes. Elles serviraient à quoi au juste vos armes ? Elles auraient sauvé Charb ?

Les appels aux armes sont aussi stupides. Contre qui prendre les armes ? Une guerre civile ? Un remake de la grande Terreur avec ses massacres ? Allons-nous, de fait, porter la liberté en terre et donner ainsi l’ultime victoire aux terroristes ?

Oui, nous sommes en guerre, mais une guerre des idées, une guerre de la vision du monde, une guerre pour la liberté de penser, une guerre pour défendre un héritage construit contre l’intégrisme religieux et politique sur des siècles et au prix de nombreuses vies. Oui, il faut faire la guerre, mais les armes qu’il faut prendre au nom de Charlie, c’est l’humour et la dérision. C’est débattre, n’en déplaise à ceux que ça gêne, vraiment de tout.

Les terroristes veulent être pris au sérieux, alors moquons-nous d’eux. Rions à leurs vilaines faces haineuses. Soyons Charlie avec verve et esprit. Soyons Charlie par le courage et la détermination.

Appliquons les lois, défendons et renforçons la laïcité, soutenons la République et cessons de faire les effarouchés à chaque fois qu’un intégriste se sent vexé parce qu’on a fait un dessin qui lui déplait, blasphémons, dessinons et surtout souvenons-nous.

Ne nous laissons pas rabaisser au rang de ceux qui nous ont déclaré cette guerre imbécile.

Ce qu’il faut maintenant, c’est ouvrir véritablement le débat sans faux-semblant et sans retenue, caricaturer, rire, se moquer et s’unir derrière cette liberté si fragile. Cessons de laisser les questions culturelles et religieuses aux extrémistes politiques et religieux.

Battons-nous contre le racisme, le vrai, mais arrêtons de faire l’amalgame entre racisme et critique de la religion. Le racisme antimusulman est une absurdité. On peut être raciste contre les Arabes, les Américains, les Allemands, les Français, les noirs, les jaunes, les Belges etc. mais pas contre les catholiques, les protestants, les orthodoxes et les musulmans pour ne citer qu’eux. On peut en revanche être anticlérical ou antireligieux sans être « quelque chose »-phobe et surtout sans être raciste.

Pour ma part, je n’ai pas de phobie de la religion, je suis tout simplement athée.

En quoi l’islam aurait-il droit à une position à part ? Certes, c’est l’islam radical qui est un problème, plus que l’islam en soi, mais à force de vouloir faire l’amalgame entre islam et race pour mettre fin aux débats, on a fini par créer le terreau pour que se développe la haine qui submerge l’Europe et on réaffirme sans cesse la dimension étrangère des musulmans. On a créé ce qui n’a pas lieu d’être. Les défenseurs fournissent ainsi directement depuis des années les armes de la mise à l’écart intellectuelle et de la montée des communautarismes. Être français n’est pas une question de croyance.

Comment pouvons-nous définir ce qui relève ou non de l’islam radical, si on ne peut pas aborder le sujet sans déclencher une avalanche de passions ? Pourquoi ne fait-on pas plutôt la différence entre être  « de culture musulmane, chrétienne ou juive » (et potentiellement athée), pratiquant et intégriste ? Un catholique radical haineux ne m’est pas plus sympathique qu’un musulman radical haineux. On trouve de la haine dans toutes les religions, il suffit de lire attentivement les écrits des uns et des autres. De simplement prétendre que l’islamisme n’a rien n’en commun avec l’islam ne suffit plus et ne sert à personne et le répéter en boucle comme un chapelet ne le rend pas plus crédible. Les terroristes ne citent-ils pas le Coran ? C’est donc un autre islam qu’il faut véritablement construire et affirmer, celui de la compassion et de l’amour. C’est pour ça qu’il faut réformer les religions comme on réforme le reste, pour qu’il ne subsiste à la fin que ce qui est vraiment bon pour l’Humanité. Il a fallu plusieurs siècles pour passer du christianisme assassinant des penseurs comme Giordano Bruno au nom de la foi et de l’amour du Christ, au pape François. Ça ne s’est pas fait non plus en douceur, en respectant les sensibilités et en interne n’en déplaise à Rachida Dati. Pour réussir cela, il faut avoir le droit de contester, de critiquer et de débattre. Et je ne parle pas de moratoire sur la lapidation, je parle de vrai débat de fond.

Geluck parle de fascisme religieux. Je suis d’accord avec ça et le fascisme en France, quelle que soit son origine, doit être combattu par tous les démocrates français, qu’ils soient chrétiens, musulmans, juifs, bouddhistes ou athées. Dalil Boubakeur dit à raison :  «Nous voulons redire que la République laïque et ses valeurs, notamment la liberté de conscience, la démocratie et la liberté de la presse, demeurent aux fondements de notre vivre ensemble.».

Nous ne pouvons vraiment et durablement vivre ensemble que dans la liberté de pensée et de conscience.

Bloquer le débat, c’est produire l’effet d’une cocotte minute. Un jour, la pression deviendra incontrôlable et ce sera l’explosion dans toute sa laideur et sa violence aveugle. Il faut laisser s’évacuer la pression, la colère qui gronde, ou nous risquons de nous déchirer au plus grand plaisir de ceux qui veulent notre perte. Comme le font remarquer justement les journaux allemands comme le Frankfurter Allgemeine Zeitung, le Zeit ou encore le Stern, on ne peut pas éternellement repousser le débat par les mêmes formules usées désormais jusqu’à la corde. Des mouvements comme PEGIDA en Allemagne, en Autriche, en Suisse, au Danemark et en Suède montrent que cette forme de réponse simpliste est surannée et dangereuse pour la cohésion de la société. Les fondamentalistes ne peuvent pas nous tuer tous, mais ils peuvent nous faire peur, nous diviser ou nous faire renoncer à nos libertés. Ne laissons pas le silence s’installer. Charlie, c’était ça aussi.

Le grand rassemblement se fissure malheureusement déjà, parce que nos dirigeants politiques n’ont pas encore pris conscience de l’importance qu’avait cette union. Alors que le président aurait dû s’adresser en personne à tous les Français pour les convier à cette grande marche qui doit avoir lieu dimanche, ce sont les partis politiques et les associations qui l’ont fait. Pourquoi ? Mystère. Se pose alors de fait la question épineuse du FN, non plus en tant que somme de ses électeurs, mais comme formation politique et voilà que l’on fabrique une polémique qui n’aurait pas lieu d’être, avec exclusion d’une grande partie des Français à la clef. On fait mieux dans le genre rassemblement et unité nationale. Le FN est à l’opposé de mes convictions, mais je pense qu’il s’agit de la pire décision politique depuis longtemps. Ceux qui se cachent derrière l’argument que le FN divise la France empêcheront-ils aussi courageusement la venue de l’UOIF qui voyait dans le mariage homosexuel un « risque de zoophilie ». Est-ce beaucoup plus républicain comme position ?

On pouvait unir la France, on a définitivement prononcé le divorce et on retombe dans les guerres de partis, alimentant comme le pompier pyromane l’incendie de demain. C’est indécent. Monsieur le président, vous devriez faire taire vos ministres et écouter la douleur des citoyens, c’est à vous de rassembler et à vous seul. On ne peut pas appeler à l’union et commencer par exclure. La République, c’est tous les Français quelles que soient leurs convictions religieuses ou politiques.

Si on n’arrive même pas pendant 24 heures à se dresser face à cette barbarie, c’est que nous sommes vraiment des co…rnichons.

Ne jouons pas le jeu des extrémistes de tous bords, soyons vraiment Charlie.

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3 Commentaires

Classé dans La chronique du bocal à cornichons

3 réponses à “Le ballet des lâches, des opportunistes et des aveugles volontaires

  1. Très bon article, qui résume de façon parfaite les enjeux qui découlent de l’attentat à Charlie Hebdo. Je remarque d’ailleurs que de tous les débats, bien peu mettent en avant la question de l’athéisme mais aussi de l’Islam en soi, préférant digresser sur des musulmans aussi variés que l’être… J’ose espérer qu’il y aura un moment où cela sera mis sur la table.

    • Merci pour ce commentaire. L’athée est souvent exclu des grandes questions morales, du débat sur la laïcité ou sur les aspects meurtriers de la foi. Sur un plateau télévision, à la radio, dès qu’il s’agit de questions de morale, de société ou de liberté d’expression, on aura des représentants de toutes les religions, mais on évite les athées. Il faut dire que pour toutes les religions, celui qui ne croit en rien est condamné à brûler dans ce monde ou dans un autre. Peut-être avons-nous aussi été trop discrets ces dernières années.

  2. Pingback: Neque ignorare medicum oportet quæ sit ægri natura (Le médecin ne peut ignorer la nature de la maladie) | François Thirion

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