Et pourtant elle tourne… ou pourquoi il ne faut pas entièrement dissocier l’islamisme de l’Islam

DieuAmour

Je lis depuis des jours des commentaires expliquant que les attentats n’ont rien à voir avec l’Islam et que les terroristes ne sont « pas des humains » mais des « assassins », que ce n’est pas l’Islam, que l’Islam, le vrai, n’est qu’amour, paix et ce genre de chose. Soyons clair, c’est du grand n’importe quoi, les assassins étaient bien des humains et indiscutablement des croyants convaincus, mais je vais faire un détour avant d’expliquer plus explicitement ce qui me pousse à dire cela.

Ma spécialité première, d’un point de vue scientifique, c’est l’histoire des idées et mon sujet de thèse visait tout particulièrement les affrontements entre ce qu’on considère comme les « Lumières radicales » et donc majoritairement athées, et les religions dominantes.

Les penseurs de l’époque risquaient leur vie pour passer des idées qui aujourd’hui font partie intégrante de notre système de pensée. Comme l’existence des atomes, niée et condamnée par l’Église puisque rendant la transsubstantiation impossible. Les écrits philosophiques et scientifiques circulaient sous le manteau et quand ils étaient découverts, ils étaient confisqués et brûlés à défaut de pouvoir brûler les auteurs et les imprimeurs. Les calvinistes brûlèrent vif ainsi en 1553 Michel Servet à Genève pour hérésie. Ce qui ne manque pas d’une certaine ironie macabre. Michel Servet est un médecin espagnol qui a découvert comment le sang circule dans les poumons et permet d’oxygéner le corps. Il n’était même pas athée, mais voilà, la trinité lui paraissait être une idée stupide et il a fait l’erreur de le dire. Il a fui l’Espagne et l’Inquisition pour se mettre sous la protection de Calvin en se disant que les calvinistes seraient plus ouverts d’esprit. Le pauvre ! C’était bien mal connaître la nature humaine. Calvin n’aimait pas plus les gens critiques que l’Inquisition et donc, hop, au nom du père, du fils et du Saint-Esprit, le pauvre médecin fut condamné à mort. Il l’avait bien cherché, diraient certains, pourquoi critiquer la trinité qui tient tant à cœur aux chrétiens. Attention aux sensibilités, surtout celles des gens violents.

Il faut attendre plus de 150 ans et un théologien de renom, Mosheim, pour que l’affaire soit remise au goût du jour et que les penseurs des Lumières s’offusquent réellement de ce crime contre l’intelligence, la science et la liberté de conscience.

On expliquera alors que c’est la faute à une mauvaise compréhension du message chrétien et qu’il ne faut pas pour autant venir critiquer la religion chrétienne.

Le mécanisme qui sous-tend cette réaction vieille comme les religions est assez simple. On met en avant les aspects positifs d’un message religieux pour cacher la part d’ombre. Plus la religion en question est politiquement forte, moins elle dissimule son intolérance naturelle. La relative tolérance chrétienne que nous vivons en Europe aujourd’hui est le fruit de siècles de batailles et de sacrifices. De centaines de penseurs sont morts sous la torture, exécutés ou en prison.

Durant ma thèse, il a été par moment très difficile de parler d’athéisme. On m’a expliqué que les vrais athées n’existent pas vraiment et que tout le monde croit forcément en quelque chose. Que l’athéisme est une invention moderne. Qu’il faut être prudent avec ce terme. On m’a expliqué qu’un bon philosophe ne peut pas être athée, et que s’il prétend l’être, ce n’est pas vrai, il fait semblant. On m’a expliqué que je devais faire attention à surtout ne choquer personne. Quand je me suis appuyé sur les travaux d’anthropologues comme Pascal Boyer pour parler de la représentation mentale de Dieu, la réponse fut qu’on n’a pas le droit de se représenter Dieu. Il fallait que je parle du Christ et non de Jésus de Nazareth ou de Saint Anselme et non d’Anselme de Cantorbéry. J’en passe et des meilleures. Et pourtant, je n’avais à aucun moment critiqué moi-même la religion. J’avais simplement repris les écrits de penseurs athées dans cette mouvance des Lumières radicales. Mais j’avais fait le choix de traiter la religion chrétienne d’un point de vue uniquement scientifique, comme je l’aurais fait pour les dieux grecs, romains ou germaniques. Et cela, déjà, est une provocation pour certains.

Revenons à cette négation de la responsabilité de l’Islam dans le terrorisme. Je parle bien de l’Islam en tant qu’ensemble doctrinaire et non des musulmans en tant qu’individus. Parce que c’est là tout l’enjeu pour ne pas tomber dans les amalgames stupides. L’Islam, c’est un ensemble de directives et de dogmes censés représenter la parole d’un dieu commun aux juifs, chrétiens et musulmans. En gros, les gens dits du livre. L’Islam et le Christianisme n’étant d’un point de vue historique, que des sectes juives ayant fait le choix d’ajouter au corpus premier un corpus supplémentaire lié plus ou moins à la parole d’un « prophète » autoproclamé. La raison de l’existence de ces prophètes trouve son origine dans le Judaïsme qui attend l’arrivée d’un dernier prophète. Les juifs attendent toujours, les chrétiens considèrent que Jésus était le bon et qu’il est d’ailleurs non seulement un prophète, mais le fils de Dieu et Dieu lui-même. Les musulmans reconnaissent Jésus comme prophète, mais non comme fils de Dieu, et considèrent de leur côté que Mahomet est le dernier prophète, celui que tout le monde attend. Les juifs et chrétiens voient Mahomet comme un imposteur. Bref, tout ce petit monde s’apprécie moyennement, bien que les chrétiens et les musulmans partagent leur aversion des juifs. Comme les juifs sont les seuls à ne pas faire de prosélytisme, ils sont toujours minoritaires et donc, les boucs émissaires de choix pour toutes les crises, de la peste à la crise économique. Même quand les juifs décident de fonder un état pour avoir la paix pour changer, on est d’accord pour dire que tous les problèmes de la région sont de leur faute avec un manque de nuance et une mauvaise foi extraordinaires. L’extrême droite et l’extrême gauche s’entendent d’ailleurs à merveille sur ce point. Ce qui ne veut pas dire pour autant que je défende Israël ou les juifs par principe et de manière générale. Ce serait aussi stupide d’un point de vue d‘honnêteté intellectuelle.

Aujourd’hui, quand on défend l’Islam, on cite les différents passages où il est question de paix et d’amour reprochant au passage aux intégristes d’être des ignorants. C’est trop facile. C’est même l’essence de la tentation de la facilité. On trouve dans les textes religieux toujours un passage pour défendre telle ou telle idée. Je ne connais d’ailleurs aucune religion qui se dirait n’être que violence et méchanceté. Dans les faits, c’est une autre histoire…

Un exemple bien chrétien pour illustrer ce que je veux dire par tentation de la facilité.

Vous voulez défendre la paix, alors citez Michée 4 : « De leurs glaives ils forgeront des hoyaux, Et de leurs lances des serpes; Une nation ne tirera plus l’épée contre une autre, Et l’on n’apprendra plus la guerre. »

CQFD : Preuve que le Christianisme n’aspire qu’à la paix ! Donc, pas de guerre au nom de Dieu pour les chrétiens !

Votre voisin vous contrarie et vous voulez la guerre ? Alors citez Joël 3:10 « De vos hoyaux forgez des épées, Et de vos serpes des lances! Que le faible dise: Je suis fort! »

CQFD : Preuve que le Christianisme n’aspire qu’à la guerre ! Donc, pas de quartiers au nom de Dieu pour les chrétiens !

Résultat des courses, les deux auront raison. Tout est une question de lecture. Nier ce côté ambivalent des religions revient à nier la réalité, d’où la tentation de la facilité. On croit ce que l’on veut croire parce que ce que l’on veut croire nous paraît toujours plus simple que ce qui est vraiment et qui ne peut donc être réduit à une seule et unique forme de compréhension. Le réel n’est jamais simple, jamais agréable, jamais idéal, il est.

Sans rentrer dans les détails, il faut ajouter que le fonctionnement de l’Islam est proche de celui d’un code administratif dans lequel un passage plus récent sur une même thématique remplace ou modifie celui qui lui est antérieur. Certains versets sont ainsi dits « mansûkh » quand ils sont remplacés ou corrigés par un verset dit « nâsikh ». Il existe de fait également deux périodes de l’Islam, celle de Médine et celle de la Mecque, très différentes dans leur rapport à la guerre et à la paix. Mais comme cette histoire de « mansûkh » est elle-même loin de faire l’unanimité, on en revient à notre problème d’interprétation.

De manière générale, il n’y a pas non plus de théologie dans le sens que lui donnent les chrétiens en s’appuyant sur Platon et Aristote et dans sa prolongation Augustin et Thomas d’Aquin. L’Islam impose par sa nature des limites beaucoup plus contraignantes, puisqu’il est dans tous les cas impossible de remettre le Coran en question et que ce dernier est souvent plus précis et laisse moins de marge de manœuvre que le Nouveau et l’Ancien Testament. D’où l’argument qu’il faut donc des « savants » pour interpréter l’ensemble des textes de la « bonne » manière. Vous me direz pour les chrétiens, ce fut à peu de choses près la même chose jusqu’à la réforme.

Mais c’est là que le bât blesse, puisque les défenseurs de l’État islamique ou d’Al Quaida ont à leur côté ce genre de « savants » qui connaissent parfaitement les textes en question et les outils d’interprétation. Contrairement à un grand nombre de politiciens qui se complaisent à répéter bêtement des citations apprises par cœur. Bon nombre d’entre eux ont également complètement perdu le sens de l’allégorie et du symbole et passent alors à côté de la véritable signification du signe comme celui notamment du voile.

On pourra répéter autant qu’on veut que l’Islam n’autorise pas ceci ou cela, en vain. Ainsi, certains « savants » considèrent que l’attentat suicide est permis, d’autres vous diront que non. Qui a raison ? Il n’y a pas d’autorité papale en Islam pour trancher et c’est donc à chaque croyant, chaque école de faire le choix entre l’une ou l’autre interprétation. On ne peut pas simplement dire, l’Islam est bon ou l’Islam est méchant. Dans la sourate 4 : 89 (quran.com), il est ainsi très clairement dit : « Ils aimeraient vous voir mécréants, comme ils ont mécru : alors vous seriez tous égaux ! Ne prenez donc pas d’alliés parmi eux, jusqu’à ce qu’ils émigrent dans le sentier d’Allah. Mais s’ils tournent le dos, saisissez-les alors, et tuez-les où que vous les trouviez; et ne prenez parmi eux ni allié ni secoureur, » .

Vous pouvez dire ce que vous voudrez, c’est un appel au meurtre et nous autres athées serions parmi les premiers. On ne peut pas légitimement me demander de défendre quelque chose qui souhaite avec tant d’ardeur ma mort. Maintenant, quelle est la marge de manœuvre ? Eh bien, si on cite par exemple un autre passage, la sourate 5:32, il est dit : « C’est pourquoi Nous avons prescrit pour les Enfants d’Israël que quiconque tuerait une personne non coupable d’un meurtre ou d’une corruption sur la terre, c’est comme s’il avait tué tous les hommes. Et quiconque lui fait don de la vie, c’est comme s’il faisait don de la vie à tous les hommes. En effet Nos messagers sont venus à eux avec les preuves. Et puis voilà, qu’en dépit de cela, beaucoup d’entre eux se mettent à commettre des excès sur la terre. »

La question que je pose est la suivante : le blasphémateur, l’humoriste et l’athée sont-ils coupables de corruption ? Si oui, alors ici aussi c’est une légitimation des meurtres de Theo Van Gogh et des dessinateurs de Charlie Hebdo pour ne nommer qu’eux. L’interdiction de tuer ne s’appliquant qu’à ceux qui ne sont pas coupables de « corruption ». Si ce n’est pas le cas, alors les terroristes ont agi contre les lois du Coran.

C’est donc un petit jeu qui peut se jouer pendant des heures en citant tel ou tel passage et selon l’interprétation des uns et des autres.  La vision occidentale de l’Islam n’a aucune importance ni légitimité pour l’État islamique ou pour Boko haram par exemple. Au final, tout le monde en retient ce qui lui plaît.

C’est pour cela qu’il ne faut pas condamner les musulmans, comme il ne faut pas condamner les chrétiens dès que des extrémistes commettent des actes atroces, ni ne demander à l’ensemble d’une communauté de demander pardon pour les crimes de quelques-uns. On ne peut pas être pointé du doigt pour un crime que l’on n’a pas commis, à moins qu’on le soutienne ou le légitime. La plupart des musulmans en France sont, au même titre que les chrétiens et les juifs, des musulmans de culture, c’est-à-dire qu’ils sont simplement nés dans une culture et un système religieux. Il n’y a donc ni choix ni responsabilité, mais un simple état de fait.

En revanche, il ne faut pas non plus pour autant absoudre le système idéologique entier qui motive et légitime in fine ces mêmes terroristes à tuer. Il y a plus de musulmans dans le monde persuadés que les actes contre Charlie étaient légitimes que certains aimeraient croire, ce qui se vérifie dans les réactions sur les réseaux sociaux et lors des manifestations contre les caricatures danoises en 2005. Rares étaient alors ceux qui étaient Charlie et beaucoup condamnaient la « provocation ». Camper sur une position aussi simpliste ne peut qu’aider à entretenir la montée des extrêmes.

Il s’agit maintenant au contraire de prendre le problème par les cornes. Il faut soumettre l’Islam au même traitement que le christianisme. Protéger une religion, c’est l’empêcher d’évoluer positivement. Empêcher le blasphème, la dérision et la liberté d’expression, c’est assouvir toutes les pulsions de laideur, d’ignorance et de méchanceté. Il faut faire en sorte que les convictions religieuses retournent dans cette sphère privée qu’elles n’auraient jamais dû être autorisées à quitter, pour que nous tous, athées et croyants, puissions vivre en paix. Nous ne pourrons surmonter le danger qui menace notre liberté qu’ensemble.

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Classé dans La chronique du bocal à cornichons

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