Archives mensuelles : février 2015

« L’idée la plus utile aux tyrans est celle de Dieu. » (Stendhal, Le rouge et le noir, Volume 1, page 28)

CornichonsChandelle

Et voilà, ça continue. Avec un rythme trottinant d’attentats en Europe, de massacres en Afrique, l’Islamisme est la franchise multinationale la plus active de la Faucheuse actuellement. Les « courageux-relatifs » post 7 janvier dénonçaient, dès le 12, la provocation inutile des caricatures de Charlie Hebdo. On les avait prévenus pourtant, mais voilà, ils voulaient continuer à être libres, les inconscients. Stop, voyons, cédons et tout ira bien.

Esprit de Neville Chamberlain, es-tu là ?

Après, ce fut le retour des explications traditionnelles : interventionnisme, pauvreté, liberté du Net, méchante prison …

Pourtant, même le Japon, à qui l’on ne peut pas vraiment reprocher grand-chose en terme d’interventionnisme militaire ces dernières décennies, est menacé.

Au Danemark, on ose faire une conférence sur la liberté d’expression et c’est le bain de sang. Pourtant, cette fois, aucun journal danois n’avait plus trouvé le courage de réimprimer les caricatures.

Des escarpins de femmes sur des tapis de prière ? Provocation ! Déjà, être une femme, c’est limite.

Il n’y a plus aucune raison de dessiner des caricatures pour provoquer, il suffit désormais d’y penser. Le simple mot « liberté d’expression » est devenu la provocation ultime.

Et être juif, bien sûr. D’ailleurs, la corrélation entre antisémitisme et terrorisme islamiste est indéniable. Que les islamistes soient des antisémites convaincus n’a rien de vraiment surprenant. Manuel Valls utilise très justement le terme d’islamo-fascisme. La proximité idéologique des deux termes est claire.

En revanche, l’antisémitisme « ordinaire » qui traverse toutes les couleurs politiques de l’extrême gauche à l’extrême droite permet une proximité malsaine avec l’islamisme bien plus préoccupante.

Alors, quand un ancien ministre des Affaires étrangères comme Roland Dumas pointe du doigt les « influences juives » de Manuel Valls (voir ici), un commentaire à faire sauter de joie Dieudonné M’Bala M’Bala ou Alain Soral, on est en droit d’être inquiet.

Imaginez maintenant le destin d’un français de confession juive, défenseur de la laïcité et caricaturiste…

D’ailleurs, le rappeur Médine chante joyeusement qu’il faut «crucifier les laïcards». Fait amusant : en raison du mauvais timing de son « œuvre », qui arrive juste avant les attentats du 7 janvier, l’ambiance est un peu tendue depuis et il attrape froid aux pieds. Du coup, il se fend d’une très subtile défense, expliquant qu’il est tellement Charlie et Brassens que personne n’a rien compris à son texte et qu’il faut naturellement le lire au 3e degré (au moins). La prière de rue de l’« Islamo-caillera » ? De l’humour naturellement. Et les fatwas contre « les cons », ce qui est assez subjectif comme définition, vous en conviendrez, une blague voyons. Les « ultra-laïcs », invention amusante, sont les vrais méchants… tout s’explique.

Mais qu’est-ce qu’on rigole, ces derniers temps.

Houellebecq écrit une fiction qui parle de l’Islam. Avant même d’avoir été lu, il est condamné comme « brûlot islamophobe». Le grand inquisiteur Edwy Plenel, par exemple, demande ainsi le 5 janvier dans l’émission C à vous sur la 5 que soit décrétée l’interdiction générale de plateau télévision à tous les provocateurs SANS avoir lu une seule page de l’ouvrage en question (Vidéo ici). Ce grand démocrate essayant surtout de vendre son ouvrage à lui. Il déclare même que l’autocratie, c’est quand tout est possible et que la démocratie, c’est l’inverse. Pour lui, j’en aurais une autre de citation dans ce genre, tirée du roman d’Orwell, 1984 : « La guerre c’est la paix, la liberté c’est l’esclavage, l’ignorance c’est la force. »

Quand Cohen dit à la fin de la diatribe plenelienne contre les méchants médias qui parlent trop des autres et pas assez de lui« qu’on aurait pu en débattre », Edwy Plenel termine sur cette phrase mémorable, « je ne débats pas avec des opinions racistes, je suis désolé, je les combats ».

Crac, Houellebecq et Cohen sont des racistes, fin du débat, CQFD, dans les dents. Honni soit qui voit là un raccourci aussi démocratique qu’un discours de Kim Jong Un. Il y a beaucoup de choses qu’on pourrait critiquer dans le dernier livre de Houellebecq, mais dire qu’il est raciste ?

Charlie Hebdo, avant de devenir une icône nationale à son grand dam, critiquait tout le monde, mais Charlie Hebdo critiquait également l’Islam. Crac, Charlie Hebdo a été, un temps, raciste. Enfin, comme je le disais, tant que nous n’étions que 60 000 Charlie. Une fois la moitié de l’équipe morte et maintenant que nous sommes des millions de Charlie, c’est l’absolution partielle. Pour le moment, mais ça ne va pas durer.

Naturellement, tout le monde, ou presque, condamne actuellement les actes terroristes. Ça ne coûte rien. Néanmoins, nombre de phrases contiennent des « mais » qui sont autant de modalisation du message. Je lisais un message sur Facebook qui disait : « Je condamne les attentats, MAIS il faut arrêter d’insulter le prophète. Charlie, c’est un journal raciste et islamophobe. »

Un « mais » placé comme ça permet de dire tout et n’importe quoi.

Je suis pour la liberté d’expression, MAIS …

et voilà la liberté d’expression convenablement remise en question.

Je suis profondément choqué, MAIS…

Je condamne cet acte barbare, MAIS…

Il faut continuer à faire des caricatures, MAIS

mais, mais, mais et encore, mais. Le véritable message dans un énoncé vient toujours après le « mais » jamais avant. Et puis, il y a les dignitaires et représentants religieux qui sont à nouveau sortis du bois.

Le pape déclare « si un grand ami parle mal de ma mère, il peut s’attendre à un coup de poing, et c’est normal. On ne peut provoquer, on ne peut insulter la foi des autres, on ne peut la tourner en dérision ». Jésus, s’il pouvait, se retournerait sur sa croix. Une légitimation de la violence que je trouve assez choquante. Non, une personne civilisée ne frappe personne pour une insulte. Elle peut faire un procès ou porter plainte, mais en aucun cas user de violence physique. 

Pour ceux qui ne comprendraient pas la différence entre une insulte et un blasphème, une petite explication. Une insulte vise une personne physique que l’on peut blesser. Un blasphème, c’est une diffamation présumée d’un être n’ayant pas d’existence avérée. Si je dis que le père Noël a des petites boules, pour les adorateurs du père Noël, c’est un blasphème, pour le père Noël, en revanche, ça n’a aucune importance puisqu’il n’existe pas et ne peut donc pas être blessé. S’il devait exister et être blessé par ma blague, il a tout à fait le droit de porter plainte, ses adorateurs non. Quant à ceux qui mettent blasphème et négationnisme sur un pied d’égalité, c’est d’une telle malhonnêteté intellectuelle évidente qu’une réponse est inutile. Mais certains semblent volontiers confondre sacré religieux et devoir de mémoire.

On a beau être « Charlie », être « danois », être « veuillez introduire le nom des prochaines victimes ici », si l’on continue à reculer en aboyant, en cherchant des excuses pour l’inexcusable, on n’arrivera à rien. S’il fallait prendre en compte toutes les sensibilités religieuses comme le prétend notre bon pape François, nous n’aurions plus grand-chose à mettre dans nos journaux, dans nos films et dans nos livres. Enfin libérée de tout esprit critique, l’humanité pourrait à nouveau joyeusement sombrer dans la stupidité confortable de l’orthodoxie religieuse.

Ne dit-on pas: Bienheureux sont les pauvres en esprit; car le Royaume des cieux est à eux (Matthieu 5:3) ?

Je suis un fervent défenseur de la liberté d’expression et j’ai toujours le réflexe de commencer par défendre celui que l’on veut interdire de parole. Je pense par exemple qu’il vaut mieux qu’un conspirationniste puisse s’exprimer librement, pour qu’on puisse lui répondre et ainsi démonter sa théorie. La théorie du complot, c’est une flatulence intellectuelle d’un esprit paresseux et un brin paranoïaque, ça sent mauvais mais on peut aérer.

Le problème, c’est que l’indignation permanente des dernières années ne permet plus de dissocier un message réellement indécent, parce que faisant l’apologie du génocide par exemple, d’une prise de position déplaisante d’un point de vue subjectif et donc, discutable.

Pourrait-on désormais défendre la liberté d’expression sans que ceux qui la méprisent ne se sentent obligés de rajouter des « mais » en cascade et la vider de sa substance ? Et pourrait-on arrêter de vouloir faire des concessions à des extrémistes ? Ça ne sert absolument à rien, si ce n’est les rendre plus gourmands. Tirons les leçons de l’histoire, et disons stop, maintenant, tant que nous le pouvons encore.

« Craignons toujours les excès où conduit le fanatisme. Qu’on laisse ce monstre en liberté, qu’on cesse de couper ses griffes et de briser ses dents, que la raison si souvent persécutée se taise, on verra les mêmes horreurs qu’aux siècles passés ; le germe subsiste : si vous ne l’étouffez pas, il couvrira la terre. »

Voltaire : Avis au public sur les parricides imputés aux Calas et aux Sirven, Des suites de l’esprit de parti et du fanatisme, 1766

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« Maître, le péril est grand ; ces Esprits que j’ai évoqués, je ne parviens pas à m’en débarrasser. » (« Herr, die Not ist groß, die ich rief die Geister, werd ich nun nicht los. » Goethe)

CornichonsplantePSUMPFN

Une menace que l’on peut brandir est la meilleure alliée de celui qui manque d’idées pour fabriquer de la popularité. Mitterand l’avait parfaitement compris et a su jouer du Front National comme un virtuose. L’actuel président marche d’un pas régulier dans les sentiers de son illustre prédécesseur, mais omet, à mon sens, que les temps ont changé. Le FN était à l’origine un monstre qui devait ennuyer la droite et permettre à la gauche de surmonter son pire handicap, son manque d’unité. L’ennemi historique de la gauche, c’est la gauche et toutes les constructions d’unité à gauche se sont soldées par un échec. Éternellement unie dans la désunion, voilà le sort de la gauche. La représentation linéaire de la politique est d’ailleurs erronée, elle est polaire, le centre étant situé entre le degré 60 et 120 alors que les extrêmes gauches et droites occupent la zone entre 210° et 330°. C’est la raison pour laquelle la gauche de la gauche est aujourd’hui autant menacée par le FN que la droite. Si Syriza devait faire des émules, je ne suis pas convaincu que cela profiterait à Mélanchon.

L’idée de départ était simple pourtant : il fallait créer un monstre pour construire un héros. Le héros n’a pas d’existence s’il n’a pas un monstre à pourfendre. Seul le monstre permet l’acte fondateur de la mise à mort cathartique du laid, du repoussant et de cette part d’ombre inavouable en nous.

Le Bien n’existe que dans son opposition au Mal. Le problème c’est que dès lors qu’on se conçoit comme détenteur du « Bien » par principe, on peut se permettre n’importe quoi, les autres étant forcément mauvais s’ils devaient ne pas être d’accord. C’est le paradoxe de la « morale absolue » dont se revendiquent tant de croyants et qui permet de brûler vifs des gens parce qu’ils ont avis différent tout en prêchant l’« Amour ». Dieu n’est qu’amour et en son nom, je vais te tuer dans d’atroces souffrances qui lui feront plaisir. Le paradoxe est de taille. Mais revenons à la politique.

La droite croit en l’homme providentiel. Sarkozy en a joué et tente à nouveau d’en jouer. La gauche n’y croit pas, elle a besoin d’afficher une cause, morale de préférence. La gauche a donc besoin d’un monstre à tuer alors que la droite aime le Léviathan de Hobbes, ce monstre qui protège des autres monstres.

Le problème, c’est que le monstre est devenu l’élément majeur de la stratégie électorale à droite comme à gauche. Pour la gauche comme pour la droite, il faut désormais faire monter le FN pour être élu, car les deux poids lourds pour 2017 ont du plomb dans l’aile. Celui de la gauche ou de la droite qui parvient à se retrouver en duel contre le monstre devient automatiquement, en théorie, le héros. Chirac, avec toutes les affaires qui lui collaient aux semelles et sa très relative popularité réelle dans les urnes (19%) a été élu en 2002 avec 82 % des voix. Un rêve. Alors, imaginez la tentation du monstre pour un président comme François Hollande, massivement désapprouvé, et pour un challenger sur le retour comme Nicolas Sarkozy. Hollande a été élu parce que les Français ne supportaient plus Nicolas Sarkozy et que Dominique Strauss-Kahn s’était laissé piéger par ses plus bas instincts. Nicolas Sarkozy revient en oubliant d’être convaincant et sans autre ligne que celle de vouloir être élu. Mais pourquoi le serait-il d’ailleurs ?

François Hollande répète sans cesse que le chômage n’est pas une fatalité sans pouvoir démontrer l’inverse. Il peine à contenir les frondeurs dans ses rangs et aura du mal à retrouver un terrain d’entente crédible avec la gauche de la gauche. Et il va avoir du mal à liquider Valls. C’est dans ce contexte morose que les législatives dans le Doubs devraient donner l’alerte.

Pour la première fois, la réduction de l’abstentionnisme n’est pas venue renforcer le PS au 2e tour. Les gens sont allés voter, mais ils n’ont pas voté automatiquement pour le PS. Agiter le monstre ne suffit plus à faire peur et le triomphe relatif du héros tragique laisse un arrière-goût amer. Pour 48 % des votants, le monstre est désormais préférable au héros. Le PS pointe du doigt l’UMP, L’UMP pointe du doigt le PS. Mais rejeter la faute sur l’autre ne sert à rien. Sur certains forums d’extrême droite, on pouvait lire durant la dernière présidentielle qu’il fallait voter à gauche au deuxième tour pour démontrer la théorie de l’ « UMPS » et préparer ainsi la relève. La dédiabolisation semble fonctionner et la stratégie du héros ne paie plus. Le héros a été vidé de son sens et usé jusqu’à la corde.

Peut-être serait-il temps pour un virage massif dans la stratégie électorale, car à force de jouer avec le feu, on pourrait finir par se brûler. La relation avec le feu, c’est comme la relation avec les monstres, on sait quand elle commence, mais rarement quand elle s’arrête.

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Erich Kästner : À propos des autodafés de livres (Über das Verbrennen von Büchern)

Cornichonsfindumonde

Erich Kästner n’est pas très connu en France. Pourtant il a écrit de belles choses qui méritent vraiment d’être lues.

Je suis retombé sur un de ses textes qui n’a rien perdu à mes yeux de son actualité et quand je vois comment le monde est confronté à une nouvelle montée en puissance de la barbarie totalitaire, je me dis que c’est probablement aussi parce que nous avons oublié de défendre vraiment ce qui nous semble acquis et n’est pourtant que fragile et éphémère.

Si dans 65 millions d’années, l’espèce dominante suivante se pose la question de savoir pourquoi nous avons disparu et découvre que c’est par ce que nous avons préféré céder à ceux qui au nom d’un Dieu quelconque brûlent les livres parce qu’on y trouve des idées au lieu de nous inquiéter de la fonte des glaces et de l’appauvrissement des océans, je pense qu’ils nous dresseront un mémorial dont le frontispice portera les mots suivants:

« Trop sots pour survivre »

Sur ces bonnes paroles, je vous laisse découvrir la traduction du texte

de Kästner :

À cette époque, alors que je me trouvais au palais des sports de Berlin à l’occasion de championnats de boxe amateurs et qu’à ma grande surprise, à chaque proclamation d’un vainqueur, les gens se levaient, saluaient le bras levé et entonnaient les deux chants, je fus le seul à rester assis et à me taire. Des centaines de personnes me regardaient l’air menaçant et soupçonneux. Après chaque combat de boxe, l’intérêt pour moi augmentait. Malgré tout, ce combat secondaire de la soirée, entre le palais des sports et moi, se termina sans accrocs. Il se termina en match nul.

Ce que j’avais fait, plus exactement, pas fait, n’avait rien eu d’un acte héroïque. Cela m’avait seulement dégoûté. Je n’avais fait que rester passif. Aussi à l’époque et même à l’époque, où nos livres brûlaient. Je n’avais pas hurlé face aux bûchers. Je n’avais pas menacé du poing. Je les avais seulement serrés dans la poche. Pourquoi est-ce que je raconte cela? Pourquoi est-ce que je me mêle à ceux qui se reconnaissent coupables? Parce que, lorsqu’on parle du passé, il est aussi question de l’avenir. Parce qu’aucun d’entre nous, absolument personne, ne peut répondre à la question du courage, avant qu’il ne se trouve face au défi. Personne ne sait, s’il est de l’étoffe dont l’instant décisif fait des héros. Aucun peuple et aucune élite ne peut se croiser les bras et espérer qu’en cas de malheur, dans le pire des cas de malheur, il y aura suffisamment de héros sur place.

Et même s’ils se manifestaient par la parole ou par l’action, les héros isolés par milliers – ils arriveraient trop tard. Le héros sans microphone et sans écho dans la presse devient un bouffon tragique. Sa grandeur humaine, aussi indiscutable soit-elle, n’a pas de conséquences politiques.

Les événements de 1933 à 1945 auraient dû être combattus au plus tard en 1928. Après, il était trop tard. Il ne faut pas attendre que le combat pour la liberté soit appelé haute trahison. Il ne faut pas attendre que la boule de neige soit devenue une avalanche. Il faut piétiner la boule de neige qui roule. Personne ne retient plus l’avalanche. Elle ne s’arrête que quand elle a tout enseveli sous elle.

C’est la conclusion que nous devons tirer de ce que nous avons vécu. On ne peut combattre des dictatures menaçantes qu’avant qu’elles n’aient pris le pouvoir. C’est une affaire de calendrier, pas d’héroïsme. Lorsque Ovide écrivait son :“Principiis obsta!”, lorsqu’il proclamait: “Combats le commencement!”, il pensait à des choses plus aimables. Et quand il poursuivait: “Sero medicina paratur!”, en gros: “Après, les pommades ne servent plus à rien!”, il ne pensait pas à la politique et à la dictature. Pourtant son avertissement vaut dans tous les cas et aussi dans le nôtre. Pourtant il vaut aussi ici et aujourd’hui. Pourtant il vaut toujours et partout.

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Trois billets contre la simplicité

Cornichonspenséeuniqueblog

J’avais promis un peu de théologie pour répondre à l’invective : l’Islam, ce n’est pas ça. Si, si mesdames et messieurs, l’Islam, ça peut être ça aussi, mais ce n’est pas nécessairement ça. Je l’avais dit dans un billet précédent, tout est une question d’interprétation. Beaucoup d’imams en France font réellement un travail de fond.

Mais dans notre monde ouvert, ils sont en concurrence directe avec des imams de Daesh, du Qatar ou d’Arabie Saoudite. Le premier est notre ennemi, les deux autres sont des alliés qui nous veulent du mal et financent nos ennemis.

Billet 1 : Ton musulman, cet inconnu.

Billet 2 : Exemple : Mode d’emploi pour une interprétation théologique malveillante dans le but de fabriquer un terroriste

Billet 3 : Religion de paix ou de guerre ?

Ton musulman, cet inconnu.

À droite comme à gauche, tout le monde a le monopole des musulmans. On a l’impression quand on lit les journaux et regarde les débats que le monde se partage en deux : les musulmans et les islamistes.

Le musulman, c’est le bon et sa religion, c’est l’Islam, le vrai ; l’islamiste, c’est le mauvais et sa vision de la religion, c’est n’importe quoi. Dans la catégorie des raccourcis, c’est du poids lourd. Compliquons un peu voulez-vous.

Le croyant musulman règle sa vie en se référant au Livre et à la Sunna, la loi immuable de Dieu. C’est ce qu’on pourrait appeler la tradition prophétique en ce sens où les faits et gestes du prophète doivent servir d’exemples à son propre comportement. Certains théologiens chrétiens font de même quand ils appellent à imiter Jésus, sauf que la Sunna ou « Sunna prophétique » contient la biographie de Mahomet, les sources de hadiths, les interprétations et explications de certains hadiths difficiles à comprendre et bien d’autres choses encore. C’est donc un corpus extrêmement vaste et passablement obscur. Les hadiths sont classés par ordre de fiabilité et de référence. Le top, ce sont les hadiths dits sacrés. C’est la parole divine rapportée par Mahomet. Les pires, ce sont les « Mawdu » qui sont simplement considérés comme faux. Tous ces textes ont été mis dans des recueils environ 150 ans après la mort de Mahomet pour les premiers d’entre eux.

Les ouvrages de hadiths sont d’une grande importance pour le droit islamique. On y retrouve également les prières et les jeûnes qui peuvent s’ajouter aux cinq piliers que sont la chahada (la profession de foi), les prières quotidiennes, l’impôt, le jeûne du ramadan et le pèlerinage à la Mecque.

Il convient d’ajouter que ces cinq piliers s’appliquent pour les Sunnites. Les Chiites duodécimains découpent ces piliers différemment et ajoutent notamment le petit et le grand Jihad.

Les Chiites ismaéliens ont sept piliers et non cinq, dont le Jihad. Le Jihad n’est pas nécessairement une guerre sainte par les armes comme on le lit souvent. Il s’agit autant d’une « guerre intérieure » psychologique que d’une « guerre extérieure » par les armes. Le petit Jihad, c’est la guerre, le grand Jihad, la guerre intérieure.

Puis il y a les Druzes qui rejettent la charia, l’obligation des prières, et ne font pas le ramadan. Il n’y a ni lieu de culte, ni liturgie chez les Druzes. Il y a aussi les Alaouites qui ne se considèrent pas comme Arabes, mais comme des descendants des Phéniciens.

On peut aussi parler de l’Alévisme, une variante du Chiisme duodécimain. Les Alévis n’ont pas, comme les Druzes, l’obligation des cinq prières, ni du pèlerinage à la Mecque. Ils prient non pas à la mosquée, mais dans le cémevi (sans minaret). Les hommes et les femmes étant côte à côte et leurs chefs spirituels peuvent être des deux sexes. D’ailleurs, les Alévis défendent la laïcité et refusent le mélange de la politique et de la religion. Le Coran, la Bible, la Torah et le Sefer Tehillim, le livre des Psaumes, sont considérés comme étant de même valeur. Il n’y a aucune obligation de porter un foulard pour les femmes, et les textes y faisant référence sont même considérés comme caducs. La révélation de Dieu ne se limite pas aux textes sacrés, ce qui laisse beaucoup de place pour une « modernisation ». Il est également important de souligner que la liturgie n’est pas dans la langue du Coran, mais dans la langue vernaculaire. L’Alévisme privilégie d’ailleurs le fond du Coran à la forme, d’où une grande marge de manœuvre philosophique. Cette variante de l’Islam est très présente en Turquie où elle est joyeusement discriminée et ignorée. La Turquie a d’ailleurs été condamnée par la Cour européenne des droits de l’homme en décembre 2014 pour cette discrimination.

Admettons ainsi que je décide qu’en affaire de religion, les Druzes aient raison, je n’ai pas besoin de respecter le ramadan ou les cinq prières quotidiennes. Les autres Chiites considèrent, contrairement aux Sunnites, qu’on ne peut faire que trois des cinq prières.

Les deux grandes forces qui s’opposent sont les Sunnites, majoritaires, et les Chiites, principalement présents en Iran et en Irak. Les deux grands mouvements rigoristes au sein du sunnisme sont le Salafisme et le Wahhabisme.

Le Salafisme, qui lui-même se redécoupe en un nombre important de tendances, c’est ce que j’appellerais « l’Islam texto ». Une vie faite de sentences courtes qui ne demandent aucun effort intellectuel. Vous devez simplement respecter scrupuleusement les rituels et moins vous posez de questions, plus vous êtes pieux. Comme vous avez la sensation d’être un croyant particulièrement fidèle, vous pouvez en tirer facilement un sentiment de supériorité. Parfait pour fabriquer du terroriste à partir de ratés en tout genre. Les ennemis sont alors les « mécréants », donc tous les non-musulmans, et les « apostats », autrement dit les « mauvais » musulmans, bref, tous les autres qui ne pensent pas exactement de la même manière que vous.

Pour Daesh, par exemple, les Chiites et les Alaouites sont des apostats. Les Chiites prônent une séparation entre les autorités politiques et les autorités religieuses, les Sunnites, non. C’est pour cela qu’au Maroc, le roi est en même temps commandeur des croyants, alors qu’en Iran, les Ayatollahs sont indépendants de l’exécutif. Le Hamas est sunnite, le Hezbollah chiite et Bachar Al-Assad est alaouite. Mais l’Iran chiite soutient aussi le Hamas sunnite, Bachar Al-Assad ou l’Arménie chrétienne, mais pas l’Azerbaïdjan chiite. L’ennemi commun numéro un d’Al-Qaida et de Daesh, c’est l’Occident suivi de tous les autres qui ne leur plaisent pas. Mais les stratégies sont différentes. Al-Qaida vise surtout les USA alors que Daesh cherche à faire s’effondrer l’Occident en s’attaquant à l’Europe. Daesh espère une guerre civile avec un soulèvement des populations musulmanes vivant en Europe et tente donc d’accentuer les ruptures existantes dans les sociétés européennes. Ce en quoi ils partagent une stratégie commune avec les mouvements d’extrême droite qui expriment de plus en plus ouvertement une véritable nostalgie du conflit armé et n’attentent qu’une bonne raison pour lancer les hostilités.

Oui, je vous le concède, ce n’est pas évident. Ce qui veut donc dire qu’il faudrait dans un premier temps commencer par éviter de ne pas céder plus aux lubies d’un groupe que d’un autre, simplement parce qu’il crie plus fort et c’est pourtant malheureusement ce que nous faisons depuis des années pour des raisons plus ou moins avouables.

Il conviendrait également de définir la place de l’Imam. Les Sunnites et les Chiites n’ont absolument pas la même vision ni de sa fonction, ni de son recrutement, ni de son rôle. Le véritable problème, c’est que nous ne cherchons pas à définir un Islam de France républicain et laïc – par paresse et/ou ignorance –, nous importons celui dont la plupart des pays musulmans ne veulent plus.

Cette posture a comme conséquence de maintenir l’Islam dans une position de « l’étranger permanent » qui profite finalement autant aux détracteurs qu’aux islamistes. Elle est de plus cultivée par un nombre conséquent de défenseurs autoproclamés du « Bien » avec un grand « B ». Rien ne serait plus terrible pour ces derniers que de voir des Français de culture musulmane parfaitement intégrés et heureux, puisqu’ils perdraient toute leur raison d’être et la légitimation de leur indignation et de leur combat. Comment voulez-vous vous reconnaître dans un pays, si l’on vous définit continuellement, non pas par votre appartenance à ce pays, mais par votre culture religieuse réelle ou imaginaire et que l’on vous répète que vous êtes la victime de ce même pays  et qu’il faut vous protéger ? La vacuité idéologique de ces « défenseurs » n’a d’égal que leur aveuglement puisqu’ils n’existent que par ce reflet qu’ils créent eux-mêmes.

Non, le monde n’est pas fait de méchants et de bons, il y a beaucoup de nuances de gris et l’enfer est pavé de bonnes intentions. De l’autre côté vous avez aussi ceux qui brandissent l’étendard de la peur et qui mélange allègrement tous les problèmes possibles dans une sorte de bouillie, faite de véritables défis et de phantasmes.

Difficile alors de faire la part des choses.

Exemple : Mode d’emploi pour une interprétation théologique malveillante dans le but de fabriquer un terroriste.

Alors, une mise en garde avant tout : le texte qui suit est une interprétation volontairement malveillante de l’Islam, mais je veux démontrer comment justifier tout et n’importe quoi avec un texte religieux.

J’ai lu cette phrase : «Quiconque imite des gens leur est assimilable.» Dans le contexte, il s’agissait de ne pas ressembler à des mages. Elle sert à plusieurs reprises sur le site saoudien rigoriste bien connu islamqa.info pour expliquer qu’il ne faut pas faire, telle ou telle chose. Je vais donc également m’en servir.

Commençons par fabriquer un monde simple, prérequis pour faire de l’endoctrinement :

D’un côté, il y a donc les « bons » croyants et de l’autre, les mécréants et les apostats.

Surtout, pas de nuances de gris, c’est trop compliqué.

Nous avions vu dans le billet 1 que certains courants musulmans considèrent que les autres courants musulmans sont aussi des mécréants. Les limites de ces définitions sont donc souples. Ce qui est sûr en revanche, c’est que tous les non-musulmans sont des mécréants. Le pire crime contre Dieu/Allah, c’est de ne plus croire en lui ou de s’écarter de sa parole, dans ce cas, on devient un « hypocrite » ou un apostat. La teneur exacte de la parole de Dieu n’est pas si claire que ça, puisque chaque courant de l’Islam considère l’avoir bien comprise. Notez que c’est la même chose dans les autres religions. Si vous voulez endoctriner quelqu’un, il faut commencer par l’isoler intellectuellement.

Alors, pour cela, posons une question simple pour nous servir d’exemple : Peut-on être ami d’un mécréant ?

A priori, la réponse à la question rhétorique de l’amitié est, comme prévu, non. Mais voilà, il faut que je démontre au nouveau converti qu’il est interdit de prendre un mécréant pour ami, de nouer une relation avec lui, de s’installer chez lui ou de faire preuve d’affection envers lui.

Dans le Coran, répondez-vous au poseur de question, c’est assez clair, il est dit que : « Tu n’en trouveras pas, parmi les gens qui croient en Allah et au Jour dernier, qui prennent pour amis ceux qui s’opposent à Allah et à Son Messager, fussent-ils leurs pères, leur fils, leurs frères ou les gens de leur tribu. Il a prescrit la foi dans leurs cœurs et Il les a aidés de Son secours. Il les fera entrer dans des Jardins sous lesquels coulent les ruisseaux, où ils demeureront éternellement. Allah les agrée et ils L’agréent. Ceux-là sont le parti d’Allah. Le parti d’Allah est celui de ceux qui réussissent.» (Coran, Sourate 58:22)

C’est d’ailleurs une subtilité de la théologie. La première réponse doit toujours être évidente.

J’entends le hurlement « CONTEXTE ». Oui, j’y viens. Ce passage ne veut pas dire qu’il faut pour autant ne pas faire par exemple de commerce avec les mécréants, Mahomet l’ayant fait lui-même ou vivre en paix côte à côte. Il ne faut juste pas trop s’en rapprocher. L’important dans le choix de ses connaissances parmi les mécréants, c’est la mesure d’attachement à la foi et là, les athées, par exemple, sont mal.

« Certes, le bon compagnon et le mauvais compagnon sont respectivement comparables au porteur du musc et à celui qui souffle dans l’instrument du forgeron. Le premier vous attire de manière à ce que soit vous achetez de son parfum , soit vous en flairez la bonne odeur. Le second peut, soit bruler vos vêtements, soit vous faire sentir une mauvaise odeur.» (Mouslim dans son Sahih n°2628)

C’est un peu comme les cadeaux. On peut en recevoir ou en donner à un mécréant puisque Mohammed l’a fait (Al-Bokhari n° 2619), mais dans le but de « gagner son cœur et lui faire désirer l’Islam. » Attention, cependant, il ne faut pas le faire un jour de fête chrétienne par exemple pour ne pas être assimilé aux mécréants.

Le croyant a le droit d’être bon avec le mécréant :« Allah ne vous défend pas d’être bienfaisants et équitables envers ceux qui ne vous ont pas combattus pour la religion et ne vous ont pas chassés de vos demeures. Car Allah aime les équitables.» (Coran,60:8).

Ce qui est rassurant. Eh oui, vous ne devez pas dire à celui que vous voulez enrôler qu’il est le méchant. Bien au contraire, vous devez lui montrer qu’il est le gentil, le bon, le vrai. C’est les autres qui sont méchants. On retrouve le même processus dans le terrorisme des années 1970. La bande à Baader était convaincue de faire une guerre juste contre le système et on pointait du doigt les horreurs de la guerre du Vietnam comme on pointe aujourd’hui du doigt les horreurs de la guerre en Syrie. Donc il faut pouvoir se convaincre d’être « bon » et « juste ».

Mais attention, pas question de se lier d’amitié pour autant avec les possibles victimes « Ô vous qui avez cru! Ne prenez pas pour alliés Mon ennemi et le vôtre, leur offrant l’amitié, alors qu’ils ont nié ce qui vous est parvenu de la vérité.» (Coran,1:60) et :

« Ô les croyants, ne prenez pas de confidents en dehors de vous-mêmes: ils ne failliront pas à vous bouleverser. Ils souhaiteraient que vous soyez en difficulté. La haine certes s’est manifestée dans leurs bouches, mais ce que leurs poitrines cachent est encore plus énorme. Voilà que Nous vous exposons les signes. Si vous pouviez raisonner!» (Coran,3:118)

« Et ne vous penchez pas vers les injustes: sinon le Feu vous atteindrait. Vous n’avez pas d’alliés en dehors d’Allah. Et vous ne serez pas secourus.» (Coran,11:113)

«Est-ce donc le jugement du temps de l’Ignorance qu’ils cherchent? Qu’y a-t-il de meilleur qu’Allah, en matière de jugement pour des gens qui ont une foi ferme?» (Coran,5:51)

Donc c’est clair, et dans le contexte, si on suit ces préceptes au mot, c’est mal parti pour le vivre ensemble. Et je ne parle même pas des homosexuels qui sont une « abomination ». Alors, ami, non, cordiale entente à la limite.

Là, c’est bon, la victime de mon endoctrination commence à s’éloigner de sa famille et de ses amis. Pour l’éloignement de la famille, c’est d’autant plus simple s’il est adolescent ou que la famille est morcelée et fragile. Je peux désormais l’intégrer dans un autre groupe, celui des « élus ». C’est le même mécanisme que pour une secte.

Si je veux fabriquer des terroristes, il faut aussi leur apprendre à se reproduire. La mission première est et reste le prosélytisme. Alors, on ajoute le passage suivant : «Mais s’ils se repentent, accomplissent la Salat et acquittent la Zakat, ils deviendront vos frères en religion. Nous exposons intelligiblement les versets pour des gens qui savent » (Coran,9: 11)

D’ailleurs, direz-vous à celui qui vous regarde désormais comme un « savant », il faut être supérieur en tout au mécréant. C’est bon pour l’égo. C’est pour cette raison que normalement, le croyant n’a pas le droit de mentir : « Ô vous qui croyez! Craignez Allah et soyez avec les véridiques» (Coran, 9: 119).

L’interdiction du mensonge doit servir à démontrer au mécréant la supériorité de l’Islam, expliquez-vous. On retrouve cette interdiction dans plusieurs hadiths.

L’apprenti terroriste vous répond alors : « Mais si on me demande, si je veux préparer un attentat, je dois donc dire oui pour ne pas mentir ? »

« Ah l’imbécile ! » pensez vous, pour mieux lui répondre qu’il existe naturellement trois exceptions selon Mouslim (2605) rapporté par Ibn Chihab  et chez Ahmad (26731): «je n’ai entendu autoriser en matière propos couramment qualifiés de mensonges que ce qui est dit dans trois cas: la guerre, la réconciliation de groupes et les entretiens qu’on a avec sa femme ou son mari.»

Ce qui en gros veut dire que si nous sommes effectivement en guerre, le mensonge est licite. Ça lui apprendra à poser des questions bêtes.

Maintenant, il me reste juste à lui expliquer que la guerre, c’est la paix, comme dans 1984 d’Orwell.

Voilà comment avec un minimum d’effort intellectuel on peut fabriquer quelque chose de convaincant. D’où l’importance de transmettre des interprétations claires pour éviter ce genre de construction.

Religion de paix ou de guerre ?

Ni l’un ni l’autre. J’en ai déjà parlé et je ferai donc plus court.

La guerre contre les ennemis de l’Islam ne faisait pas partie constituante de l’Islam dans la période mecquoise. Elle le devient après l’immigration de Mahomet à Médine. (Coran, 22:39-40)

« Autorisation est donnée à ceux qui sont attaqués (de se défendre) – parce que vraiment ils sont lésés; et Allah est certes Capable de les secourir – ceux qui ont été expulsés de leurs demeures, – contre toute justice, simplement parce qu’ils disaient : « Allah est notre Seigneur ». – Si Allah ne repoussait pas les gens les uns par les autres, les ermitages seraient démolis, ainsi que les églises, les synagogues et les mosquées où le nom d’Allah est beaucoup invoqué. Allah soutient, certes, ceux qui soutiennent (Sa Religion). Allah est assurément Fort et Puissant, »

La plus noble raison de faire la guerre étant évidemment la défense de la religion et son extension dans le monde. Comme l’Islam puise ses sources également dans les textes chrétiens et juifs, on retrouve de nombreuses justifications. Citons ici par exemple Matthieu (chapitre 10:33-42) :

« Mais celui qui me reniera devant les hommes, moi aussi je le renierai devant mon Père qui est aux cieux. Ne pensez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre : je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive.Oui, je suis venu séparer l’homme de son père, la fille de sa mère, la belle-fille de sa belle-mère : on aura pour ennemis les gens de sa propre maison. Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ; celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi ; celui qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas n’est pas digne de moi. Qui a trouvé sa vie la perdra ; qui a perdu sa vie à cause de moi la gardera. Qui vous accueille m’accueille ; et qui m’accueille accueille Celui qui m’a envoyé. Qui accueille un prophète en sa qualité de prophète recevra une récompense de prophète ; qui accueille un homme juste en sa qualité de juste recevra une récompense de juste. Et celui qui donnera à boire, même un simple verre d’eau fraîche, à l’un de ces petits en sa qualité de disciple, amen, je vous le dis : non, il ne perdra pas sa récompense. »

Mais Jésus dit aussi ( Matthieu chapitre 26 :52-54)  « Remets ton épée en son lieu; car tous ceux qui auront pris l’épée, périront par l’épée. Crois-tu que je ne puisse pas maintenant prier mon Père, qui me donnerait présentement plus de douze Légions d’Anges? Mais comment seraient accomplies les Écritures qui disent qu’il faut que cela arrive ainsi. »

Une contradiction ? Oui et non, plutôt une question de lecture et d’interprétation. Si je retiens uniquement l’idée du glaive au premier degré, oui, il y a une légitimation de la violence et des « guerres saintes ». Si je lis le même passage en relation avec le deuxième, je vois que le glaive pourrait juste être un symbole pour la vérité, Jésus faisant le choix de mourir pour les Hommes au lieu d’appeler à la violence. Il embrasse même celui qui vient l’arrêter.

Si je cite Luc hors de son contexte, j’obtiens le passage suivant : «  Au reste, amenez ici mes ennemis, qui n’ont pas voulu que je régnasse sur eux, et tuez-les en ma présence.» (Luc 19:27)  Sus aux mécréants !

Oui, mais si je remets le passage dans son contexte, il s’agit d’une parabole que raconte Jésus à Zachée. Il est possible de comprendre cette parabole de plusieurs manières, chacun choisissant celle qui lui convient le plus. Ce qui rend toute interprétation « juste » illusoire, il ne peut y avoir que des interprétations « admises », toutes pouvant être, soit justes soit fausses selon la lecture faite. Revenons aux textes relevant purement de l’Islam. Nous avions déjà évoqué les deux aspects du Jihad. La guerre, même si elle n’est pas agréable pour l’homme, fait partie de ses devoirs :

«Le combat vous a été prescrit alors qu’il vous est désagréable. Or, il se peut que vous ayez de l’aversion pour une chose alors qu’elle vous est un bien. Et il se peut que vous aimiez une chose alors qu’elle vous est mauvaise. C’est Allah qui sait, alors que vous ne savez pas. » (Coran, 2 : 216).

Il est donc tout à fait possible de condamner la guerre en soi et de la faire quand même. D’où une réelle nécessité de clarifier les messages. Certains passages en revanche sont clairement et indiscutablement des appels à la violence (Sourate 9, 29-30) :

« Combattez ceux qui ne croient ni en Allah ni au Jour dernier, qui n’interdisent pas ce qu’Allah et Son messager ont interdit et qui ne professent pas la religion de la vérité, parmi ceux qui ont reçu le Livre, jusqu’à ce qu’ils versent la capitation par leurs propres mains, après s’être humiliés . Les Juifs disent : « Uzayr est fils d’Allah » et les Chrétiens disent : « Le Christ est fils d’Allah ». Telle est leur parole provenant de leurs bouches. Ils imitent le dire des mécréants avant eux. Qu’Allah les anéantisse! Comment s’écartent-ils (de la vérité)? »

Reste alors à définir, si Dieu se charge lui même de l’extermination ou si c’est aux hommes de faire le boulot à sa place. Comme toujours les deux lectures sont possibles.

Et puis il y a les très célèbres versets 89 et 90 de la Sourate 4 :

4.89 : « Ils voudraient qu’à leur instar vous sombriez dans la mécréance afin que vous en soyez au même point qu’eux. Ne les prenez pas pour alliés tant qu’ils n’auront pas émigré pour la cause de Dieu et s’ils se détournent, emparez-vous d’eux et tuez-les où que vous les trouviez. Et ne les prenez ni pour alliés ni pour partisans ! »

4.90 : « [tuez-les où que vous les trouviez] à l’exception de ceux qui visitent une tribu à laquelle vous êtes liés par un traité ou de ceux qui viennent vous trouver le cœur serré à l’idée de vous combattre ou de combattre leur tribu ; si Dieu l’avait voulu, Il les aurait rendus maîtres de vous et ils vous auraient combattus. Aussi, s’ils vous évitent, ne vous combattent pas et vous offrent leur soumission, Dieu ne vous permet pas de leur témoigner de l’hostilité. »

Alors il est important, comme je l’ai fait avec Luc, de lire les versets dans leur contexte en lisant les versets précédents et ceux qui suivent. Après, il y a obligation normalement de lire les explications et commentaires officiels pour comprendre le sens profond. Sauf que dans cette deuxième étape, il s’agit d’un choix, puisqu’il n’y a pas une, mais plusieurs écoles. Et j’ai trouvé un peu de tout. Du message de paix à celui qui demande massacrer tous les infidèles.

De manière générale, ces versets sont censés avoir été révélés à Médine et s’adressent donc au jeune État à peine fondé plus qu’aux membres constituants de cet État pris individuellement. Mais il s’agit effectivement d’un appel à la violence armée étatique. Les terroristes qui ont frappé se revendiquent d’un État et ils agissent non pas dans une pulsion individuelle, mais bien dans un mouvement global. Il est donc tout à fait pertinent de considérer ce passage comme une justification religieuse de cette violence.

En revanche, la question qui se pose est de savoir s’il est fait référence ici aux non-musulmans ou uniquement aux « hypocrites » c’est-à-dire à ceux qui font semblant de croire et qui se sont détournés de l’Islam. Un questionnement tout à fait défendable, si l’on reprend le verset 88 :

« Qu’avez-vous à vous diviser en deux factions au sujet des hypocrites ? Alors qu’Allah les a refoulés (dans leur infidélité) pour ce qu’ils ont acquis. Voulez-vous guider ceux qu’Allah égare? Et quiconque Allah égare, tu ne lui trouveras pas de chemin (pour le ramener). »

Dans ce cas, c’est à la guerre des musulmans entre eux qu’il est fait référence. Ce n’est pas vraiment beaucoup mieux me direz-vous. Mais cela permet d’expliquer notamment pourquoi la Djihadistosphère sur internet se réjouissait de la mort d’un policier français de confession musulmane lors des attentats contre Charlie Hebdo.

Je finirai ce billet extrêmement long sur une remarque générale. Le meilleur moyen de s’entendre, c’est de se comprendre et pour se comprendre, il faut apprendre et discuter. L’ignorance crasse des deux côtés, autant des détracteurs que des défenseurs, rend le dialogue impossible et ne peut que favoriser la haine et les haineux.

Je ne défends ni de condamne l’Islam dans son ensemble, comme je ne condamne ni ne défend le Catholicisme ou le Luthéranisme.

Je suis philosophe, j’aime comprendre et j’aime débattre. Peu me chaut que quelqu’un croit ou non en Dieu, s’il tue pour ses idées, il est détestable. Un meurtrier religieux ou politique reste un meurtrier.

Et si Dieu existe, qu’il est vraiment tout puissant,  j’ai du mal à croire qu’il puisse s’indigner de quelques traits de crayon sur du papier. « Dieu est grand » et il n’a pas besoin de vous pour se défendre. Quand j’entends les appels à la guerre civile et religieuse, je m’inquiète parce que c’est exactement cela que recherchent les terroristes et les extrémistes de tous les bords.

La question n’est pas non plus de savoir si l’Islam fait partie de l’Europe ou non. C’est déjà le cas, de fait. La question est plutôt de savoir quel Islam nous voulons pour l’avenir ? Quel courant de pensée et d’interprétation ? Cèderons-nous, par peur ou par angélisme, aux plus réactionnaires ?

D’ailleurs personne n’a pu me prouver par le texte et de manière indiscutable qu’il était interdit de représenter Mahomet. Comme le dit l’imam Abdelali Mamoun pour le NouvelObs’: « Nous avons dans les sources de l’islam suffisamment d’arguments pour dire que « Charlie » a le droit d’offense. Le prophète s’est sacrifié et nous devons accepter ce sacrifice. Nous devons donner tous pouvoirs à la liberté. Nous avons la liberté de croire ou de ne pas croire. Nous laissons les autres avoir leurs idées. Ce sont les règles du jeu. C’est ça la grandeur de la démocratie. C’est ça la beauté de la France. »

Le seul véritable moyen de sortir de cette impasse qui nous mène à la guerre civile, de religion et de culture, c’est d’agir dans le sens des Lumières. Ouvrir le débat, discuter, remettre en question, caricaturer sans censure et surtout, ne pas se borner à des explications d’une pensée préfabriquée quelle que soit son origine.

Mais peut-être est-il déjà trop tard…

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