Erich Kästner : À propos des autodafés de livres (Über das Verbrennen von Büchern)

Cornichonsfindumonde

Erich Kästner n’est pas très connu en France. Pourtant il a écrit de belles choses qui méritent vraiment d’être lues.

Je suis retombé sur un de ses textes qui n’a rien perdu à mes yeux de son actualité et quand je vois comment le monde est confronté à une nouvelle montée en puissance de la barbarie totalitaire, je me dis que c’est probablement aussi parce que nous avons oublié de défendre vraiment ce qui nous semble acquis et n’est pourtant que fragile et éphémère.

Si dans 65 millions d’années, l’espèce dominante suivante se pose la question de savoir pourquoi nous avons disparu et découvre que c’est par ce que nous avons préféré céder à ceux qui au nom d’un Dieu quelconque brûlent les livres parce qu’on y trouve des idées au lieu de nous inquiéter de la fonte des glaces et de l’appauvrissement des océans, je pense qu’ils nous dresseront un mémorial dont le frontispice portera les mots suivants:

« Trop sots pour survivre »

Sur ces bonnes paroles, je vous laisse découvrir la traduction du texte

de Kästner :

À cette époque, alors que je me trouvais au palais des sports de Berlin à l’occasion de championnats de boxe amateurs et qu’à ma grande surprise, à chaque proclamation d’un vainqueur, les gens se levaient, saluaient le bras levé et entonnaient les deux chants, je fus le seul à rester assis et à me taire. Des centaines de personnes me regardaient l’air menaçant et soupçonneux. Après chaque combat de boxe, l’intérêt pour moi augmentait. Malgré tout, ce combat secondaire de la soirée, entre le palais des sports et moi, se termina sans accrocs. Il se termina en match nul.

Ce que j’avais fait, plus exactement, pas fait, n’avait rien eu d’un acte héroïque. Cela m’avait seulement dégoûté. Je n’avais fait que rester passif. Aussi à l’époque et même à l’époque, où nos livres brûlaient. Je n’avais pas hurlé face aux bûchers. Je n’avais pas menacé du poing. Je les avais seulement serrés dans la poche. Pourquoi est-ce que je raconte cela? Pourquoi est-ce que je me mêle à ceux qui se reconnaissent coupables? Parce que, lorsqu’on parle du passé, il est aussi question de l’avenir. Parce qu’aucun d’entre nous, absolument personne, ne peut répondre à la question du courage, avant qu’il ne se trouve face au défi. Personne ne sait, s’il est de l’étoffe dont l’instant décisif fait des héros. Aucun peuple et aucune élite ne peut se croiser les bras et espérer qu’en cas de malheur, dans le pire des cas de malheur, il y aura suffisamment de héros sur place.

Et même s’ils se manifestaient par la parole ou par l’action, les héros isolés par milliers – ils arriveraient trop tard. Le héros sans microphone et sans écho dans la presse devient un bouffon tragique. Sa grandeur humaine, aussi indiscutable soit-elle, n’a pas de conséquences politiques.

Les événements de 1933 à 1945 auraient dû être combattus au plus tard en 1928. Après, il était trop tard. Il ne faut pas attendre que le combat pour la liberté soit appelé haute trahison. Il ne faut pas attendre que la boule de neige soit devenue une avalanche. Il faut piétiner la boule de neige qui roule. Personne ne retient plus l’avalanche. Elle ne s’arrête que quand elle a tout enseveli sous elle.

C’est la conclusion que nous devons tirer de ce que nous avons vécu. On ne peut combattre des dictatures menaçantes qu’avant qu’elles n’aient pris le pouvoir. C’est une affaire de calendrier, pas d’héroïsme. Lorsque Ovide écrivait son :“Principiis obsta!”, lorsqu’il proclamait: “Combats le commencement!”, il pensait à des choses plus aimables. Et quand il poursuivait: “Sero medicina paratur!”, en gros: “Après, les pommades ne servent plus à rien!”, il ne pensait pas à la politique et à la dictature. Pourtant son avertissement vaut dans tous les cas et aussi dans le nôtre. Pourtant il vaut aussi ici et aujourd’hui. Pourtant il vaut toujours et partout.

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3 Commentaires

Classé dans La chronique du bocal à cornichons

3 réponses à “Erich Kästner : À propos des autodafés de livres (Über das Verbrennen von Büchern)

  1. Très actuel, très intéressant ce texte que je connaissais pas…

  2. Bücher hat sein « n » zurück gefunden ! Deine Eltern sind in Normandie gegangen. Ich hoffe noch viele « bocalises » lesen ! Sie sind vollinteressant zu lesen ! Bis nächstes Mal ! (Ich weiss, Deutsch habe ich nicht für Jahren geschrieben).

    Gott

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