Haro! Ne voyez vous donc pas que l’éducation se meurt ?

Connaissez-vous, chers lecteurs, l’histoire des „Schildbürger“ ? Il s’agit d’un peuple fictif issu d’un roman allemand à succès dans les années 1597-1598. Les Schildbürger, nous explique l’auteur dans l’introduction, étaient naguère réputés pour leur grande intelligence et leur culture. À tel point que toutes les cours d’Europe venaient recruter ministres et experts dans le petit bourg de Schilda. Le village vidé de sa population masculine (nous sommes au Moyen Âge), les femmes furent obligées de cumuler toutes les tâches et s’en trouvèrent débordées. Les champs étaient couverts de mauvaises herbes, les rues insalubres, les enfants délaissés et les toitures en ruine. Malgré tous leurs efforts, les femmes ne pouvaient plus assurer seules et sur tous les fronts le travail habituellement partagé par l’ensemble de la maisonnée. Devant cette situation intenable, elles écrivirent à leurs maris et leurs fils les enjoignant de revenir.

Les hommes revenus, ils se réunirent pour trouver une solution, et à force de réflexion, ils n’en trouvèrent qu’une seule : si l’intelligence était la racine de tous leurs soucis, il fallait mieux se faire passer pour sots. Ainsi délivrés de leur réputation, ils pourraient alors rester au village.

Aussitôt dit, aussitôt fait, les villageois firent désormais semblant d’être stupides. Hélas, à force de faire les imbéciles, ils le devinrent vraiment. À tel point, nous dit l’auteur, qu’il n’exista jamais de population plus stupide que les habitants de Schilda.

Les nombreuses histoires qui s’ensuivent sont l’équivalent médiéval d’une synthèse de blagues de blonde, la dimension sociocritique et l’humour en plus. En Allemagne, les Schildbürger sont aujourd’hui encore une référence quand il s’agit de dénoncer des décisions absurdes ou d’une stupidité digne des « Darwin Awards ».

Et maintenant, chers lecteurs, voyez donc les réformes du collège que propose notre gouvernement actuel. On a vu ces dernières décennies un grand nombre de réformes, certaines bonnes, d’autres moins. Là, nous sommes en face d’une réforme qui ferait pâlir d’envie les Schildbürger. La réforme est une telle destruction de tout ce que l’éducation devrait être que je pense qu’il faudra trouver un nouveau nom pour le ministère en question. Même Mme Susanne Wasum-Rainer, l’ambassadrice allemande, en a froid dans le dos, c’est dire.

Non content de détruire l’enseignement des langues classiques, déjà souffrant, de massacrer les cours d’histoire pour les idéologiser et détruire ce qu’il reste de l’enseignement de l’histoire de France en faisant l’impasse notamment sur les Lumières (dont tous se réclament haut et fort pour faire bien. Finis Voltaire, Diderot et Montesquieu.) et le Moyen Âge chrétien, il faut également en finir avec les langues vivantes.

Déjà que notre score PISA n’était pas glorieux, nous risquons cette fois de nous retrouver exclus du classement.

Cinquante ans après la signature du Traité de l’Élysée, l’importance accordée à la mobilité professionnelle dans les échanges entre la France et l’Allemagne n’a jamais été aussi forte. Pourtant, et ce malgré l’émergence d’un marché du travail commun, la commission européenne estime que 18 % des PME à l’exportation perdent des commandes pour une valeur globale de 100 milliards d’euros par an, faute de compétences interculturelles. Il y a déjà 3100 entreprises allemandes qui emploient plus de 300 000 salariés en France. Les investissements ne cessent de croître et l’Allemagne reste avec les États-Unis notre plus gros partenaire. Malgré un contexte de crise économique, les entreprises allemandes ont pourtant réalisé en France un nombre historique de projets. 54 % des investissements ont concerné l’année dernière des extensions ou des développements de sites déjà existants, 46 % sont des projets entièrement nouveaux. Tous les secteurs d’activité sont concernés et malgré les fermetures d’usine et les défaillances industrielles en France, les investissements allemands continuent de privilégier les activités de production, soit près de 40 % des nouveaux projets. L’imbrication des deux économies, la France étant le premier client de l’Allemagne et son troisième fournisseur, a vu naître un nouveau marché et de nouvelles opportunités, si bien que certains recruteurs se sont même spécialisés dans la recherche de candidats aptes à remplir des missions binationales franco-allemandes. Mais pour ça, il faut parler allemand. Et une langue, c’est long et difficile à apprendre.

Mais alors pourquoi coupe-t-on la tête des Abibac et autres classes bilangues? Mais parce que ça sent l’élitisme, voyons ! Le diable ! On se moque de l’avenir professionnel des élèves pourvu qu’ils soient tous ignares, incapables et médiocres, MAIS unis dans la nullité avec une formation en Novlangue incluse dans le forfait. Je ne peux m’empêcher de chantonner dans ma tête la chanson de Georgius « Au lycée Papillon » et son dernier couplet :

« Monsieur l’Inspecteur
Moi, je n’sais rien par coeur.
Oui, je suis l’dernier, je pass’ pour un cuistre
Mais j’m’en fous, je suis près du radiateur
Et puis comm’ plus tard j’veux dev’nir ministre
Moins je s’rai calé, plus j’aurai d’valeur.
Je vous dis : bravo !
Mais je vous donn’ zéro. »

Je fais partie de ces enseignants qui font ce métier par choix et vocation. J’aime mon travail et si je pense qu’il faut donner à tous la possibilité de réussir et que l’école se doit d’être le plus important des ascenseurs sociaux, il faut que cela se fasse par la qualité de l’enseignement et non par le nivellement vers le bas, qui s’apparente à une trahison. Trahison parce que ceux qui n’ont pas les moyens financiers d’échapper à la bouillie d’ignorance institutionnalisée seront condamnés à l’échec au bout du chemin. Dans un monde ouvert comme le nôtre, d’autres feront le choix de tirer les élèves vers le haut et que le jour où il faudra faire un choix dans le recrutement, savoir écrire son nom correctement ou compter jusqu’à dix sans s’aider de ses doigts pourrait être un avantage.

Au lieu de combattre cette injustice, que l’on condamne pourtant sans cesse, en donnant accès aux enfants de toutes les classes sociales la possibilité de suivre une formation exigeante, complète et adaptée, on renforce l’injustice en poussant ceux qui le peuvent à mettre leurs enfants à l’abri dans le privé ou mieux à l’étranger et on condamne les autres au nom d’une idéologie pourtant dépassée depuis plus de 40 ans.

Nous n’avons pas de pétrole et bientôt nous n’aurons plus personne pour avoir des idées. Ainsi sombrent les Schildbürger dans l’ignorance et l’oubli.

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Classé dans La chronique du bocal à cornichons

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