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La chancelière allemande aurait-elle perdu la raison ? À en croire certains médias, cela ne fait pas l’ombre d’un doute. Comment une femme politique de l’envergure de Mme Merkel a-t-elle pu alors se fourvoyer de la sorte ? Comment une personne politique connue pour son calme et sa capacité d’analyse a-t-elle pu s’isoler de la sorte voyant s’éloigner tour à tour ses alliés historiques et ses plus fidèles lieutenants ?La crise des migrants aurait-elle finalement raison de Mme Merkel ?

Rien n’est joué. Les raisons qui ont poussé la chancelière allemande à se placer sur cette pente glissante sont d’ordre économique et moral.

Économique parce que l’Allemagne a effectivement besoin de main-d’oeuvre et d’un flot migratoire raisonnable venant compenser la faible natalité. Moralement ensuite parce qu’Angela Merkel est attaquée de toutes parts pour sa rigidité durant la crise grecque. La bataille de la crise financière grecque ayant été portée non pas sur le terrain rationnel macro-économique, mais sur le terrain de l’émotionnel et de la souffrance individuelle, la chancelière avait besoin de se reconstruire une image plus humaine. La dimension historique de son choix n’est pas anodine non plus. L’Allemagne garde une forte conscience de sa « dette » morale héritée du national-socialisme. Elle cherche en permanence à montrer qu’elle n’a plus rien en commun avec le monstre qu’elle fut l’espace de douze années. Du slogan de la coupe du monde de 2006 à la main tendue aux migrants, l’Allemagne veut réussir son idéal économicosocial. Hors des frontières européennes et pour un grand nombre de migrants, l’Allemagne symbolise déjà la puissance économique, la sécurité et la promesse d’un avenir meilleur. Une sorte de paradis sur terre comparé à l’enfer qu’ils fuient. Et effectivement, d’un point de vue uniquement numérique, que sont les 4 millions de réfugiés potentiels face aux 500 millions d’Européens ? Pourtant, cette goutte d’eau pourrait effectivement faire déborder le vase.

Car l’erreur de Merkel est ailleurs. Ce ne sont pas les migrants qui sont en cause, ce sont le système politique et la grille de lecture des conflits qui traversent le monde euroméditerranéen.

Une envie de démocratie

Commençons par le système politique. Toute révolution culturelle contient les germes d’une révolution au sens large. Internet et la révolution technologique de ces deux dernières décennies ont profondément et durablement modifié la vision démocratique d’un large pan de la population. Sur internet, la parole jouit d’une totale liberté pour le meilleur et pour le pire. Sur internet, chacun peut participer au financement d’un projet ou à la création de contenu. Internet est un monde horizontal et c’est là toute sa beauté et sa laideur. Il n’y a pas comme pour les médias traditionnels, télévision et radio en première ligne, cette verticalité mortifère qui sélectionne un contenu prémâché, diffusé au bon vouloir des services responsables. Dernier bastion d’une certaine élite déconnectée et incestueuse qui reproduit en permanence les mêmes schémas de pensée. Sans d’ailleurs garantir cette soi-disant qualité autorevendiquée. La charge malhonnête du philosophe Enthoven contre le youtuber Durendal (dans : Le gai savoir -France Culture) en est une des illustrations récentes les plus parlantes. Non pas que je veuille défendre Durendal ni ses positions, je ne porte pas de sympathie particulière pour sa chaine ni ses propos, ou attaquer le philosophe Raphaël Enthoven, mais il convient de dénoncer le mépris presque hystérique des deux intervenants envers la culture du net et la profonde ignorance dont ils ont fait part. J’ajouterai également que je suis un auditeur régulier de France Culture au même titre que je suis un gros consommateur de chaines YouTube. Ce que Enthoven et Raiman dénoncent comme un symptôme est en réalité un symbole pour une nouvelle ère de la communication et du partage. La peur panique qu’expriment les charges régulières contre Wikipédia, les blogs et les youtubers dans les médias traditionnels vient du fait que, désormais, tout le monde peut s’inviter à la table des débats. Les sphères de l’expression publique, annexées par une petite frange de la population sont désormais accessibles à ceux et celles qui désirent s’y exprimer.

Or, et c’est là tout l’intérêt de cette altercation, si Durendal est un symbole, ce n’est pas pour ses propos en soi, mais pour le changement de paradigme sociétal dont il est le produit. Car ce ne sont pas ses attaques visant le vieux Godard, ni ses compétences qui sont au coeur de l’affrontement, c’est sa légitimité à avoir un avis. La réponse de Enthoven dans son article « De quoi Durendal est-il le nom » illustre à merveille cette conviction dangereuse que l’homme du peuple n’a pas à avoir d’ avis. Le peuple est dangereux, ignare et incapable de prendre les bonnes décisions et il convient pour son plus grand bien de le soumettre à une bienveillante et paternelle élite qui assurera son avenir tout en le méprisant. Ce qu’il faut comprendre, c’est qu’il n’y a pas de véritable démocratie qui ne soit participative et il n’y a pas d’autre souverain que le peuple.

On voit dans les projets citoyens comme le parc éolien de Béganne en Bretagne ou les milliers de financements participatifs sur le web que les populations peuvent réaliser de grandes choses dès lors qu’on leur en laisse l’opportunité. On peut voir aussi qu’un youtuber comme Karim Debbache n’a pas besoin d’autre chose que de son talent et de son humour pour voir son émission financée par la communauté des internautes à hauteur 160 000 euros. Uniquement pour qu’il puisse donner son avis sur le cinéma. Ce sont ces foules qui, ensemble, accomplissent ce que l’individu ne peut réussir seul.

Je ne peux m’empêcher de penser à ces prophéties autoréalisatrices que sont la théorie X et la théorie Y de Douglas McGregor quand Enthoven parle de la foule. À force de voir le mal, on finit par le créer.

La politique de l’égo

Voir comment la classe politique se déchire autour de la question des présidentielles de 2017 au détriment d’une politique de l’ici et du maintenant ne laisse guère de place à l’optimisme. La cinquième république a été construite autour d’une personnalité et d’un culte de la personnalité. La France est en permanente recherche du sauveur providentiel qui viendra presque magiquement apporter des réponses à des questions qui, pourtant, dépassent largement les frontières nationales.

Mais comme le peuple grec qui vota par défaut pour un gouvernement Siriza Bis, il n’y a plus d’homme providentiel en France. Il n’y a même plus de nouveaux challengers. Il n’y a que des chevaux sur le retour. Et même s’il en était autrement, la croyance en l’homme providentiel est en soit une idée dangereuse. Elle porte en elle autant les germes de l’autocratie que de la déception et de l’amertume. Voulons-nous vraiment d’un Léviathan qui paternellement s’occupe de nous en nous privant par la même occasion de ce bien précieux qu’est la liberté citoyenne?

Car la solution est bien plus simple qu’il ne parait. Si la France souffre d’une égomanie tétanisante, c’est qu’il est peut-être temps de passer à autre chose. Imaginons un instant qu’à la place de la cinquième république, nous en construisions une sixième sur le modèle suisse par exemple. Finis les grands combats de boue pour la présidence, finis les égos démesurés qui ne cherchent que l’accès au pouvoir pour la satisfaction personnelle et fini le 49.3.

Il n’y a en Suisse ni de chef d’État, ni de chef de gouvernement, mais un collège. L’actuelle présidente de la confédération, Simonetta Sommaruga, n’est que la prima inter pares. Elle n’a nullement besoin de souligner sa « normalité » tant le concept même de « caste » politique est absent du système suisse.

Certes, tout n’est pas rose dans la confédération et il ne s’agit pas de faire l’éloge d’une herbe lointaine et donc, nécessairement plus verte. Mais soyons honnêtes, la crispation sociale actuelle, citons l’exemple d’Air France, n’aurait pas lieu de s’exprimer ainsi si le peuple français avait l’impression de ne pas être seulement le spectateur d’une politique qui le craint et le méprise.

Il n’y a en France pour agir sur le politique ni votation ni initiative. Tout juste de loin en loin des référendums qui n’engagent personne. Tous les 5 ans, les Français sont amenés à voter pour un cercle restreint d’hommes et de femmes issus d’un circuit balisé. Les soi-disant antisystèmes ne dérogeant pas à la règle. En France, on est homme politique de métier et la course pour telle ou telle fonction perdure entre l’entrée en politique et la fin de vie ou pour reprendre Brassens « Quand l’un d’entre eux manquait à bord, c’est qu’il était mort. »

À droite, nous aurons ainsi le fringuant senior Juppé, le challenger Fillon, le président déchu Sarkozy, les embusqués Copé, Le Maire, Bertand, Estrosi et Morano. Je propose de changer le nom de primaire en « murder party ».

À gauche, ce n’est guère mieux, mais c’est plus discret pour le moment. Valls pour ne nommer que lui, prudent, préfère ne porter la couronne qu’après le deuxième mandat de Hollande. Si ce n’est pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir réintroduit…

L’extrême gauche fera 10% dans son coin, partageant son maigre butin entre le bruyant Mélanchon et les divers inconnus.

L’extrême droite, plus dynastique et sans surprise nous servira comme toujours la même soupe à base d’un ou d’une Le Pen qui nous expliquera les méfaits de l’Europe, de la droite molle, de la gauche, de l’euro, des médias qui ne parlent pas assez d’eux etc, etc. Chaque représentant des autres partis hurlera que ses adversaires font le jeu du FN en espérant secrètement se retrouver au deuxième tour dans la position du champion démocratique contre le fascisme rampant. Ainsi, nul besoin d’avoir des idées au risque de se brûler les ailes.

Quand Philippe Martinez (secrétaire général de la CGT) déclare « Faites attention, ça va exploser », il n’a certainement pas tout à fait tort.

La première erreur de Merkel n’est donc pas de son cru, elle est généralisée au sein du monde politique et culturel européen. Le peuple 2.0 a soif de démocratie et supporte de plus en plus mal de n’avoir aucun outil concret pour exprimer ses craintes, ses revendications et ses espérances. Si l’Europe veut regagner sa légitimité, elle doit le faire par la démocratie participative et directe.

Certes, les peuples peuvent se tromper cruellement, mais cela veut-il pour autant dire que les hommes politiques et les élites sont infaillibles ?

Comment peut-on expliquer d’ailleurs que depuis 68, on nous inculque en permanence que « tout se vaut » tout en s’empressant en même temps de démontrer, pour paraphraser la ferme des animaux, que toutes les cultures sont égales, mais que certaines le sont plus que d’autres. Et il en va de même pour les idées et les opinions.

Cachez ce religieux que je saurais voir

La deuxième erreur de Merkel est la non-prise en compte de la dimension religieuse des conflits et des migrations. L’Europe post-45 s’est tellement habituée à exclure machinalement la dimension religieuse pour expliquer les conflits qu’il est devenu naturel de réduire toute confrontation à des raisons économiques, politiques et/ou sociales. Cet aveuglement explique notre impuissance face à des conflits qui ne s’expriment plus qu’à travers l’émotionnel. L’Europe est consciente que la relative paix religieuse qui règne sur le continent n’est due qu’à un processus douloureux plusieurs fois centenaire qui permit la véritable séparation entre la religion et l’État et surtout la liberté d’expression. Le féminisme n’a été possible qu’en brisant un carcan religieux d’une misogynie organisée. Un de mes passages préférés à ce sujet reste certainement 1 Timothée 2:12-15 :  » Je ne permets pas à la femme d’enseigner, ni de prendre de l’autorité sur l’homme; mais elle doit demeurer dans le silence. Car Adam a été formé le premier, Ève ensuite; et ce n’est pas Adam qui a été séduit, c’est la femme qui, séduite, s’est rendue coupable de transgression. Elle sera néanmoins sauvée en devenant mère, si elle persévère avec modestie dans la foi, dans la charité, et dans la sainteté. » Ou par équilibre, la sourate 2.223 « Vos épouses sont pour vous un champ de labour; allez à votre champ comme [et quand] vous le voulez et oeuvrez pour vous-mêmes à l’avance. Craignez Allah et sachez que vous le rencontrerez. Et fais gracieuses annonces aux croyants! » La femme est un ventre ou un champ qui doit se taire devant l’homme. Et puis, si nous en sommes là, c’est de sa faute. Elle n’avait qu’à pas vouloir s’instruire (arbre de la connaissance) et rester vautrée bêtement comme Adam dans son canapé à se curer le nez. Les guerres de religion aux XVIe et XVIIe siècles en Europe ont paradoxalement permis par leur horreur le début de cette émancipation nécessaire du religieux dans la société civile. Mais cette évolution n’a eu lieu qu’ici et elle n’est toujours pas compréhensible pour une grande partie de la planète (dont les USA). Certains conflits comme la guerre israelo-palestienne ne peut pas être réduite à une dimension politique, néocolonialiste ou sociale. Il n’y a ni enjeux économiques, ni pétrole, ni diamants, mais une vraie guerre de religion où les uns souhaitent la destruction des autres. L’esplanade des Mosquées et le mur des Lamentations n’ont aucun intérêt stratégique réel autre que religieux. Et il en est de même en Syrie.

Quand l’Europe et les USA ont commencé à déstabiliser le Moyen-Orient, ils n’ont pas tenu compte de la puissance délétère des conflits religieux. Quand Michel Onfray déclare chez Ruquier que les racines du terrorisme se trouvent dans une politique « islamophobe » des USA, il a complètement tort. Sadam Hussein était détesté par les forces religieuses. Ce sont les USA qui ont rouvert les écoles coraniques pour « vacciner » les populations contre le communisme. Nos alliés sont les Saoudiens aussi proches de Daech sur le fond qu’éloignés des idéaux des Lumières.

Or l’ambiance tendue qui règne en Europe s’explique également par un mélange identitaire et religieux. Le religieux est la grille de lecture et d’explication pour bon nombre de nos concitoyens et il ne faut pas passer sous silence les nombreux « je ne suis pas Charlie », « je suis Kouachi » ou récemment « Je suis Charlie, on n’en veut pas! ». L’antijudaïsme, la mysoginie, l’homophobie et la quête identitaire marquée de pans entiers de la population ne sont pas à prendre à la légère.

Pour ne pas devoir se confronter à ces problèmes, la classe dirigeante préfère fermer les yeux, laissant ces thématiques à l’extrême droite après leur avoir déjà cédé les symboles et l’identité.

Le FN en France ou Pegida en Allemagne ne sont que la pointe visible de l’iceberg.

Dès lors, les fronts ne peuvent que se durcir entre une partie de la population qui se sent délaissée et ignorée et les nouveaux arrivants qui symbolisent pour beaucoup un renforcement des conflits religieux déjà présents et dont certains partis de droite comme de gauche ont fait leur fonds de commerce. L’amalgame permanent entre critique du religieux et racisme, allant jusqu’à créer le terme d’« islamophobie académique » pour désigner le travail critique de chercheurs laïcs, nourrit en permanence les rancoeurs et alimente les discours des extrémistes de tous les bords en empêchant le débat constructif et en transposant la question théologique dans le domaine de l’interdit.

La gestion calamiteuse des flux de migrants par l’Europe ajoute à cette situation explosive la sensation de ne plus avoir de capitaine à bord. Pour l’Union, par sa position de leader économique, l’Allemagne joue ce rôle qu’elle ne parvient pas à assurer. Si rien n’est fait et que nous persistons dans cette politique de l’autruche au lieu de libérer le débat et de rendre la parole aux populations, alors nous irons en droite ligne vers la catastrophe. Les révolutions ne se font pas avec des grandes écoles, elles se font avec de simples fourches.

Quand on voit le nombre de personnes prêtes à accueillir des migrants ou celles qui aident à construire des abris dans la jungle de Calais, on peut voir de véritables élans de solidarité citoyenne. Pourquoi ne pas laisser aux citoyens les clefs de leur cité pour que chacun assume sa part de responsabilité en son âme et conscience ?

Si le politique s’entête à vouloir agir sur des grandes questions sociétales sans demander d’abord l’aval de sa propre population, seule garante légitime du bien public, il finira de braquer les uns contre les autres.

Que restera-t-il de l’Europe quand les pays membres auront rétabli leurs frontières ? Que ferons- nous quand les migrants surpris par l’hiver n’auront plus que le choix entre forcer les barrières et mourir de froid ?

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Classé dans La chronique du bocal à cornichons

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