Neque ignorare medicum oportet quæ sit ægri natura (Le médecin ne peut ignorer la nature de la maladie)

Plus de 129 morts et 330 blessés.

Un vendredi soir, en plein Paris, 129 personnes ont été tuées comme ça, pour rien. 2015 est une année sanglante pour la France et les 129 anonymes pris pour cible viennent alourdir à leur tour le terrible bilan commencé avec les attentats de Charlie. Aujourd’hui, comme en janvier, nous pleurons nos concitoyens lâchement massacrés. La gorge nouée et la rage au ventre. Impuissants spectateurs d’une horreur sans nom.

Nous sommes en guerre nous dit-on… tiens donc, comme si nous ne le savions pas déjà. Le problème reste celui de définir contre qui exactement. Daesh, bien sûr. Ce qui permet aux fins analystes du NPA de se fendre d’une logorrhée inepte contre le capitalisme. Le terrorisme est une histoire de pétrole et de méchantes multinationales. La France, impérialiste naturellement, bombarde la Syrie et donc Daesh organise des attentats. C’est normal, voyons.

Voilà ce qui illustre en un seul communiqué construit à partir d’une grille de lecture du XIXe siècle revue à la sauce 68 et saupoudrée du relativisme pathologique dont fait preuve une partie de la classe politique la raison pour laquelle nous ne parviendrons pas à nous attaquer aux problèmes qui menacent notre patrie, notre manière de vivre et nos libertés. Nous sommes en guerre, mais ce n’est pas une guerre entre deux états, ce n’est pas une guerre pour le pétrole, c’est une guerre de religion (au singulier). Il suffit de lire le communiqué de Daesh concernant les attentats de Paris.

C’est ce que je vais d’ailleurs faire, tellement il me semble vain de réécrire ce que j’avais déjà couché sur le papier en janvier (ici, ici et surtout). Je n’ai pas d’autres armes que mon clavier d’ordinateur et pas d’autre moyen de me libérer de cette rage et de cette douleur sourde que celui d’écrire, d’analyser pour essayer de comprendre.

Daesh possède une réserve presque inépuisable d’hommes, bien plus qu’Al-Qaida sa principale rivale, et peut se permettre de sacrifier une partie de ses effectifs dans des attaques suicides. Si l’État islamique l’emporte en Syrie, cela ne fera qu’engraisser davantage ce monstre de haine déjà obèse.

Les moyens engagés par Daesh en Europe sont relativement faibles, les recrutements aisés et les résultats importants. Daesh maîtrise à la perfection la communication de l’abomination et la diffusion de la peur. Tout, de fait, laisse à penser que nous ne sommes qu’au début de la terreur. Le monde de Daesh, comme celui des Nazi, est fait du culte de la mort, du fantasme de l’apocalypse, de la jouissance par la souffrance des autres, d’un besoin de pouvoir pathologique et d’une haine tenace et inébranlable pour le reste de l’humanité.

Mais tout cela n’est pas nouveau. En revanche, ce qui m’interpelle tout particulièrement dans le dernier communiqué, c’est la citation extraite du Coran.

Il s’agit de la sourate 59 verset 2 dite Al-Hashr (l’exode). Selon Al-Bukhari et Muslim, cette sourate daterait de la bataille contre la tribu juive des Banu An-Nadir, donc de la période de Médine aux alentours de 626. Je commencerai par citer le passage (en gras) utilisé par Daesh avant de le remettre dans le contexte :

C’est Lui qui a expulsé de leurs maisons, ceux parmi les gens du Livre qui ne croyaient pas, lors du premier exode. Vous ne pensiez pas qu’ils partiraient, et ils pensaient qu’en vérité leurs forteresses les défendraient contre Allah. Mais Allah est venu à eux par où ils ne s’attendaient point, et a lancé la terreur dans leurs coeurs. Ils démolissaient leurs maisons de leurs propres mains, autant que des mains des croyants. Tirez-en une leçon, ô vous êtes doués de clairvoyance.

Comme d’habitude dans l’interprétation du texte, il faudrait citer le premier verset, mais celui-ci n’est qu’une louange à dieu sans intérêt pour l’interprétation du corpus. Dans le contexte historique, la tribu des Banu An-Nadir, plus forte culturellement et militairement, est battue par l’armée de Mahommed et expulsée du territoire de Médine.

Alors, on pourrait se satisfaire de dire qu’il y a là une fausse interprétation du texte en expliquant qu’il s’agit donc uniquement d’une expulsion et non d’un massacre, mais ce serait trop simple. En effet, les trois versets suivants nous expliquent que :

3. Et si Allah n’avait pas prescrit contre eux l’expatriation, Il les aurait certainement châtiés ici-bas; et dans l’au-delà ils auront le châtiment du Feu.

4. Il en est ainsi parce qu’ils se sont dressés contre Allah et Son messager. Et quiconque se dresse contre Allah… alors, vraiment Allah est dur en punition.

5. Tout palmier que vous avez coupé ou que vous avez laissé debout sur ses racines, c’est avec la permission d’Allah et afin qu’Il couvre ainsi d’ignominie les pervers.

Si l’on reprend la réponse des oulémas saoudiens (nos « alliés », dit en passant) au patriarcat orthodoxe russe (traduite par le professeur Dominique Avon ici), on peut voir que l’utilisation du terme pervers s’adresse effectivement à l’occident:

Et nous invitons ceux qui en ont les moyens parmi vous à rallier le cortège du jihâd, car votre jour est venu.

Dieu est dans votre islam, votre pays, et votre honneur. Ceux qui renoncent au jihâd seront humiliés. Accomplissez le jihâd contre l’ennemi de Dieu et votre ennemi car Dieu est avec vous et les musulmans sont avec vous de toutes les manières possibles si Dieu le permet. Alors la victoire émergera sous peu.

3- A vous, les chefs des mujâhidîn

Les gens de la perversité se sont rassemblés au nom de leur perversité. Les nations mécréantes de l’Orient et de l’Occident ont fait cause commune contre vous,(…)

L’utilisation faite par Daesh de la sourate est donc tout à fait valable d’un point de vue théologique. L’État islamique se considère comme l’héritier de Mahommed et n’a d’ailleurs que rarement été attaqué, d’un point de vue théologique, sur le fond, mais généralement sur la forme ou sur le timing. C’est pour cela d’ailleurs que le pilote brûlé vivant dans une cage provoqua un tel tollé. Non pas parce que ce meurtre fut particulièrement cruel, mais parce qu’il ne trouve aucune légitimation religieuse possible. Tout le reste en revanche peut et a été légitimé par les textes. Les versets 18-24  sont d’ailleurs un avertissement aux croyants pour faire la différence entre la « perversité » et la « piété ». La menace qui sous-tend le message de Daesh est de fait très claire et deux choix nous sont proposés : soit on nous massacre ou on nous expulse, soit on capitule et on se convertit.

On peut dès lors débattre pour savoir si cette interprétation du texte est ou n’est pas licite, mais il n’en reste pas moins que les passages en question peuvent effectivement être compris dans le sens que lui donne Daesh. De faire croire en permanence que l’État islamique n’a aucune notion du Coran ou n’a aucun lien avec l’Islam est d’un aveuglement imbécile et ne rassure que celui qui veut se rassurer.

Quand Hillary Clinton déclare que nous sommes en guerre contre Daesh pas contre l’Islam, elle a en même temps raison et tort. Non, nous ne sommes effectivement pas en guerre contre l’Islam dans son ensemble. Mais Daesh n’est que le bras armé d’une certaine vision de l’Islam et c’est cette vision de l’Islam qu’il faut combattre en commençant notamment par arrêter de fermer les yeux quand la réalité nous dérange.

On ne peut vaincre un adversaire que quand on ose le nommer et aujourd’hui un simple « pas d’amalgame » ne suffit plus.

Les terroristes sont le produit d’un Islam identitaire, politique et radical qui ne pourra être surmonté que si l’on soumet la religion musulmane au même traitement auquel nous avons soumis l’ensemble des autres religions en Europe et en réaffirmant les valeurs qui sont les nôtres. Rouvrir le débat, c’est empêcher qu’il soit pris en otage par les extrémistes de tous les bords. Ce ne sont pas tant les grandes défaites qui font sombrer une démocratie, mais les petits compromis quotidiens, les reculades discrètes et les arrangements lâches qui permettent aux extrémistes de se tracer le chemin vers le pouvoir.

Paris n’a pas tant besoin de prières, Paris a besoin de solidarité, d’unité et de courage. Ubi concordia, ibi victoria.

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Classé dans La chronique du bocal à cornichons

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