De la bonne lecture d’un texte

« Canons : Règles et décisions par lesquelles des évêques assemblés en concile fixent, jusqu’à nouvel ordre, les dogmes invariables de la foi, la discipline de l’Église, expliquent et corrigent la parole de Dieu, se font des titres et des droits incontestables, anathématisent tous ceux qui oseraient en douter, et se font obéir avec succès quand les canons des princes viennent à l’appui des canons de l’Église. »

Paul Henri Thiry d’Holbach (1723-1789)

 

 

Asharf Fayadh va mourir. Ce poète de 35 ans est accusé de « propagande athée et de blasphème ».

Car en Arabie Saoudite, le « Comité pour la promotion de la vertu et la prévention du vice », tout un programme, veille et fait respecter un système judiciaire fondé sur la charia. Les juges sont des religieux wahhabites pour qui le blasphème et le renoncement à la foi musulmane sont des crimes passibles de la peine de mort.

Qu’a-t-il fait exactement ? Eh bien, un délateur l’aurait entendu maudire Allah et Mahommed. Fait aggravant, le comité n’aime pas non plus la poésie. Ce n’est pas encore de la musique, qui selon l’imam de Brest est l’œuvre du diable, mais c’est déjà pas mal sulfureux. La condamnation à mort est une habitude au pays de la Mecque, puisque selon Amnesty International, nous aurions franchi à ce jour la barre des 150 décapitations uniquement pour l’année 2015.

Tout cela n’ayant naturellement rien à voir avec l’Islam. Daesh n’a rien à voir avec l’Islam, l’Arabie Saoudite n’a rien à voir avec l’Islam, le Qatar n’a rien à voir avec l’Islam, les attentats de Paris n’ont rien à voir avec l’Islam, Boko Haram n’a rien à voir avec l’Islam, Al Qaida n’a rien à voir avec l’Islam, les attentats contre Charlie et l’Hyper Cacher n’ont rien à voir avec l’Islam… pour peu, on serait tenté de dire que l’Islam n’a rien à voir avec l’Islam.

Mais c’est évident pourtant : il ne s’agit pas d’Islam, mais d’Islamisme ! Ahhh bon… donc, l’Arabie Saoudite à qui nous venons de vendre cette année des armes pour 11 milliards d’euros et le Qatar à qui nous avons vendu des Rafales pour 6 milliards d’euros (et le PSG) sont en fait des islamistes, c’est bien cela ? Oui, euh, non enfin si, mais pas vraiment…

Et là, légitimement, certains diront : ce n’est pas MON Islam.

Ils auront raison de souligner le possessif. Je dirais même que seul ce possessif permet de sortir de l’impasse dans laquelle nous ont mis les intégristes et un grand nombre de médias, d’intellectuels et de politiciens. Il faut sortir du réflexe de l’autodéfense pour passer à l’autocritique. Rien ne sert de demander aux musulmans de s’excuser collectivement pour un crime qu’ils n’ont pas commis. C’est idiot et néfaste même. Rien ne sert non plus de hurler à l’islamophobie pour un oui ou pour un non. Comme le disait déjà l’islamologue allemand Reinhard Schulze en janvier dans un entretien publié dans le journal suisse le Temps :

« Pour moi, la question centrale dans tout cela est: est-ce l’islam qui fabrique les croyants, ou sont-ce les croyants qui fabriquent l’islam? Si l’on tient la première proposition pour vraie, alors il faut doter l’islam de dogmes indestructibles, qui répondront de tous les actes des musulmans. Si c’est la deuxième qui est vraie, ce que je crois bien sûr, alors ce sont les croyants qui doivent en répondre. L’islam est sous leur responsabilité. »

Ce qu’il faut donc désormais, c’est lire ensemble. Mais comment fait-on pour bien lire ?

Tariq Ramadan disait à Eric Zemmour en 2009 dans l’émission « On n’est pas couché » la chose suivante :

« J’ai une méthodologie qui consiste à citer les textes, parce que vous savez, quand vous êtes dans l’ordre de la foi et de la transcendance, vous prenez les textes au sérieux. C’est-à-dire que vous êtes dans un rapport avec le divin, avec une spiritualité, après il n’y a pas de foi sans intelligence, l’intelligence va se mettre en fonction et interpréter les textes. Et moi, c’est ce que je fais, je cite les textes, je dis : voilà quelles sont les interprétations historiques et je donne mon interprétation pour aujourd’hui. »

À première vue, cela paraît donc tout simple : on prend un texte, on le prend au sérieux, on le lit dans son contexte historique et ensuite, on interprète le texte à travers le prisme de notre époque. C’est en substance ce que disait déjà le théologien protestant Johann Ernst Christian Schmidt en 1797 dans son introduction à son ouvrage « Kritik und Exegese des neuen Testaments und älteste Christengeschichte. » Schmidt soulignait alors l’importance de la lecture historique s’appuyant ainsi sur la méthode de lecture inspirée par des théologiens comme Johann Lorenz Mosheim.

Intervient alors la question de l’intelligence. Qu’est-ce que l’intelligence exactement ? Vaste sujet. À moins de développer une méthodologie spécifique de mesure de l’intelligence liée à l’interprétation d’un texte religieux sur des critères objectifs, il faudra admettre que toute personne ayant la capacité de lire et de comprendre un texte possède les outils cognitifs nécessaires. John R. Kirby écrit dans son article « Qu’avons-nous appris sur la compréhension de textes ? »  : « il est important de reconnaître différents degrés ou niveaux de compréhension. J’en distingue trois : la compréhension passive (ce que nous faisons lorsque nous suivons un texte sans l’analyser ou l’évaluer en profondeur), la compréhension d’apprentissage (ce que nous faisons lorsque nous essayons de nous rappeler des détails ou de comprendre la signification profonde d’un texte) et la compréhension autodirigée (ce que nous faisons lorsque nous utilisons un texte pour atteindre nos propres objectifs). Le degré de compréhension d’un lecteur dépendra de ses capacités, de son intention et de l’enseignement reçu.  »

Le problème qu’il faut souligner avec les textes religieux, c’est l’absence de critères objectifs pour l’interprétation, puisque la lecture dépend uniquement de nos propres convictions. On me répondra que si un grand nombre de théologiens de renom interprètent un texte et se mettent d’accord sur le sens du passage en question, alors il pourra être admis que cette interprétation est la « bonne ». Ce à quoi je répondrais que si c’était aussi simple, nous n’aurions jamais brûlé des gens pour sorcellerie, jamais expliqué l’impossibilité du modèle atomique par la transsubstantiation, jamais prétendu que la terre n’a que 6000 ans et jamais prétendu que nous descendons tous d’Adam et Ève. Car comme le disait déjà si bien le baron d’Holbach dans sa Théologie portative  : « Doctrine : C’est ce que tout bon chrétien doit croire, sous peine d’être brûlé, soit dans ce monde soit dans l’autre. Les dogmes de la religion sont des décrets immuables de Dieu qui ne peut changer d’avis que quand l’Église en change. »

Il nous resterait alors pour lire les textes qu’une seule et unique option, celle de les prendre au pied de la lettre et c’est exactement ce que font les rigoristes. Ils lisent le texte de manière littérale en expliquant que, s’agissant d’un texte d’inspiration prétendument divine, l’homme n’a pas besoin d’interpréter, il lui suffit de croire. Mais voilà, les textes en question n’ont aucune valeur historique puisqu’ils ont souvent été rédigés à partir de sources orales plusieurs décennies voire plusieurs siècles après la prétendue révélation divine. Ce qui veut dire qu’à moins de découvrir un texte qui serait indiscutablement rédigé par un dieu, sans intermédiaire, et sur un support non périssable, nul texte sur terre ne peut être considéré comme d’origine divine et donc lu comme tel.

Il est de fait aussi vain de vouloir prouver l’existence ou l’inexistence de Dieu que de chercher la « bonne » interprétation d’un texte religieux.

C’est pour cette raison qu’il ne sert à rien de dire « ce n’est pas ça le vrai Islam » tout en continuant à se référer au même corpus que les radicaux. Car dès lors que l’on admet qu’il y a  des « principes éternels » et une  « loi divine intangible et indiscutable » qui échapperait à toute critique, on ne peut que renforcer un rigorisme conquérant qui rend la ligne entre le pieu pacifique et le terroriste en puissance aussi floue que mouvante.

En revanche, il serait salvateur pour tous ceux qui effectivement ne se reconnaissent pas dans la vision rigoriste de l’Islam de définir clairement ce qui mériterait d’être évacué et ce qui mériterait d’être gardé.

La paix est à ce prix là.

 

 

 

 

 

 

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Classé dans La chronique du bocal à cornichons

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