Archives mensuelles : juillet 2016

Mourir pour des idées…

l’idée est excellente, moi j’ai failli mourir de ne pas l’avoir eue… chantait Brassens.

Je trouve cette phrase extraordinairement appropriée pour penser notre époque. Après les innombrables massacres, génocides, assassinats et attentats que cette encore très jeune année compte à son actif, j’avais été, comme beaucoup, frappé par la « maladresse » de notre président de la République après la tuerie d’Orlando.

Le droit de choisir son mode de vie, disait-il en parlant de l’homosexualité. En vérité, il n’y avait probablement aucune malice à y voir et cela partait d’une intention louable sous le coup de l’émotion. Mais il est difficile de ne pas y voir l’expression d’un symptôme que l’on rencontre chez de nombreux intellectuels. Vous souvenez-vous de Michel Onfray ou d’une part de l’extrême gauche qui appelait à la négociation et l’apaisement avec Daech après les massacres de Paris ? Eux qui nous expliquaient en chœur que la politique islamophobe de l’occident était à l’origine de la montée de l’extrémisme islamique ?

Pour faire la paix, pouvait-on entendre, il faut faire des compromis. On avait vigoureusement blessé un grand nombre de gens avec de vilains dessins dans des journaux à diffusion nationale, il nous fallait donc simplement arrêter de provoquer gratuitement en usant d’une liberté d’expression et d’autres valeurs n’ayant pas nécessairement cours ailleurs. Voilà, voilà, voilà…

Et puis il y eut le massacre d’Orlando. Point d’idées, point de provocation. En suivant la logique sus-nommée, la seule chose que l’on puisse reprocher aux victimes, puisque c’est devenu le mode opératoire, c’est d’être homosexuelles. Ce qui complique les choses puisqu’il ne s’agit justement ni d’un choix, ni d’une idée, ni d’une provocation occidentale gratuite. Mais voilà, pour certains l’homosexualité est une « abomination » et la femme, même hétérosexuelle, un être inférieur à l’homme hétérosexuel. Que veut-on exactement négocier dans ce cas ? J’imagine le message consensuel en ce sens adressé aux homosexuels :

Cher ami homosexuel,

ton orientation sexuelle est une abomination provocation, nous te demandons de bien vouloir changer immédiatement qui tu es, par peur respect des croyances de ceux que tu as, par ta simple existence, profondément offensés. Dans le cas d’un refus d’être hétérosexuel de tolérance envers nos délires idées et de capitulation compromis, nous serons dans l’obligation de te massacrer, d’éplucher ton chien, de brûler ta maison  et d’organiser des manifestations rageuses pour dénoncer ton mode de vie  sévir, histoire de ne pas oublier que nous sommes les victimes de tes perversions vilaines manières.

Cordialement,

……

Tout de suite, on sent comme ce message dégouline la tolérance, l’ouverture et la promesse d’un monde meilleur, non ?  Ah? bon…

Car si l’on considère le ratio des gens qui meurent pour leurs idées et ceux qui meurent pour les idées des autres, il y a un gouffre difficile à combler.

Et là, en ce jour symbolique du 14 juillet, un crétin en camion décide au nom de ses idées, de massacrer une centaine d’innocents promeneurs à Nice. D’un côté, un loser radicalisé à la va vite et qui trouve dans la mort des autres et la sienne l’aboutissement de son existence minable et de l’autre, une organisation terroriste opportuniste fermement décidée à franchiser tous les sanguinaires disponibles, unis dans la ferme intention d’exterminer tous ceux qui ne partageraient pas leur vision glauque du monde.

Comme à chaque fois, on entend les hurlements politiques qui flairent bon les présidentielles et l’impuissance. Entre le lance-roquette d’Henri Guaino (ici) , l’état de siège, la loi martiale, et les éternelles propositions du FN comme le retour de la peine de mort pour les attentats suicides, on se croirait en plein sketch d’humour noir.

Nonobstant l’ineptie de ces propositions, la question « Et maintenant? » reste effectivement en attente d’une réponse… qui n’existe probablement pas. Il n’y a aucune réponse concrète, et encore moins une réponse simple, au problème auquel nous sommes désormais confrontés en permanence et de fait, il n’y a aucun moyen de protéger les populations. D’ailleurs, rien ne sert de blâmer les militaires, les policiers et les services secrets. Il suffit de regarder les attaques au couteau qui ont lieu en Israel pour admettre qu’il est impossible de tout prévoir.

Car le mode opératoire des terroristes est celui préconisé par Abou Mohamed al Adnani, le porte parole de l’EI et il est aussi simple qu’abominable : « Si vous ne pouvez pas trouver d’engin explosif ou de munitions, alors isolez l’Américain infidèle, le Français infidèle ou n’importe lequel de ses alliés. Ecrasez-lui la tête à coup de pierre, tuez-le avec un couteau, renversez-le avec votre voiture, jetez-le dans le vide, étouffez-le ou empoisonnez-le » (Reuters 22 septembre 2014). Comment empêcher l’action meurtrière d’un individu haineux, convaincu de la nécessité de tuer un maximum de personnes et n’ayant rien à perdre ?

Quelques jours plus tard après le massacre de Nice, un jeune afghan de 17 ans demandeur d’asile en Allemagne, a attaqué les passagers d’un train à Würzburg au couteau et à la hache, blessant grièvement 4 personnes avant d’être abattu par une unité des forces spéciales de la police allemande (SEK) qui se trouvait fort heureusement et par hasard sur place .(Die Zeit 18 juillet 2016)

Lui aussi se revendique de Daech et Daech le reconnaît comme l’un des leurs. Après le traumatisme de la nuit du nouvel an, cet épisode sanglant risque de fragiliser encore davantage une situation déjà explosive outre-Rhin. Le 9 juillet, la chancelière allemande exprimait son désarroi devant le retrait pur et simple de la viande de porc dans les cantines allemandes « par respect » pour les nouveaux arrivants. Mme Merkel en appelait alors dans une allocution à la tolérance de la part des migrants pour les habitudes alimentaires allemandes. (Die Zeit 9 juillet 2016)

Cette étrange rhétorique visant à demander pardon pour les us, lois et coutumes d’une majorité à une minorité arrivante avait déjà enflammé internet après les événements de Cologne. Il faut souligner que le porc est la première viande consommée par les Allemands, loin devant la volaille, et que l’écrasante majorité des spécialités régionales et nationales est à base de porc. Christian Schmidt (CSU) s’inquiétait déjà en début d’année, du nombre croissant de cantines scolaires ou de jardin d’enfant, ayant fait le choix de supprimer toute viande de porc de leurs menus, d’un modèle du vivre ensemble sur la base du plus petit dénominateur alimentaire commun (Die Zeit 15 fevrier 2016).

De fait, le modèle allemand, qui a fait le choix de la gestion et de l’inclusion du fait religieux par l’État à l’inverse des principes de neutralité et de laïcité à la française, est depuis quelques années profondément mis à mal et incapable d’opposer une ligne claire aux revendications des minorités radicales. Cette impuissance permanente a d’ailleurs, si ce n’est engendré, du moins favorisé l’émergence de mouvements comme Pegida. Alors que la France est un pays traditionnellement beaucoup plus constestataire que son voisin et qu’elle a été bien plus violemment touchée par le terrorisme, les débats polémiques notamment autour de la laïcité ont permis paradoxalement de canaliser les ardeurs qui, en Allemagne, s’expriment désormais dans la rue et sur les réseaux sociaux, favorisant de surcroît une méfiance aggressive et croissante à l’encontre des médias traditionnels.

Il serait malvenu de ne pas évoquer dans cette gazette le récent coup d’État avorté en Turquie et qui prend des allures de « Reichstagsbrand » avec une purge massive des opposants au régime. Erdogan a qualifié lui-même la tentative de putsch comme un « cadeau de Dieu » (ZDF.de 16 juillet), ajoutant au passage « L’État, c’est moi! ». Mais plus intéressante encore est sans doute la réaction d’une partie de la communauté turque en Allemagne. En dehors des 10 000 manifestants pro-Erdogan hurlant « Allahu Akbar » à Berlin, Frankfort et Essen, les attaques, les tags et les caillassages de magasins, cafés et domiciles des Turcs libéraux, des Kurdes et des sympathisants du prédicateur Fethullah Gülen, c’est la collusion des islamistes turcs avec les mouvements d’extrême droite ultranationalistes turcs, comme les « Loups gris » du mouvement Bozkurt, qui est alarmante. Le fascisme religieux est d’autant plus libre de s’exprimer en Allemagne que la justice allemande n’a pas envisagée l’éventualité d’une expression du fascisme autre que celle issue du national-socialisme. Le « salut du loup », par exemple, que l’on pouvait voir dans les manifestations à caractère raciste des sympathisants des loups gris à Munich n’est pas, nonobstant sa symbolique évidente, un délit, contrairement au salut nazi. L’activiste pro-port du voile Betül Ulusoy triomphait à l’annonce de la victoire des loyalistes en déclarant sur son compte Facebook que, « grâce à Dieu », on allait désormais enfin pouvoir « se débarrasser des détritus » annonçant ainsi clairement la couleur. Elle vient d’obtenir de la justice allemande le droit de porter le voile en classe.

Aziz Aslandemir, représentant de la communauté des alévis en Allemagne, s’inquiétait en ce sens il y a quelques jours  dans une interview accordée à Die Welt de la sécurité de ses coreligionnaires face à la montée en puissance des islamistes en Turquie et dans la communauté turco-allemande. La rupture de cette communauté en deux blocs distincts et opposés est, selon lui, devenue une réalité.

La dangerosité de la renaissance d’une religiosité politique et identitaire a été trop longtemps niée et/ou ignorée pour que l’on puisse reprendre le contrôle de la situation du jour au lendemain. Trop nombreuses furent les reculades au nom d’une tolérance feinte ou naïve, trop grandes les peurs et trop forte l’autocensure. Admettre que le problème est religieux est un bon début. Reconnaître que la violence qui s’exprime dans ces attentats est le visage hideux et inhérent du corpus religieux dont elle se revendique permet de prendre la mesure du problème. Si les extrémistes avaient été des jaïns et non des musulmans, ils n’y aurait pas eu de morts. Oui, le jaïnisme est vraiment une religion de paix, c’est même sa raison d’être, l’islam ne l’est pas. Pas plus que le christianisme d’ailleurs. Un intégriste jaïn se laissera mourir de faim à trop vouloir jeûner pour se purifier, mais jamais il ne tuerait au nom de la foi.

En revanche, tous les croyants peuvent être pacifiques ou belliqueux et c’est d’eux seuls que dépend l’interprétation finale des écrits religieux. Chercher le vrai n’est ici qu’un leurre. C’est le concensus qu’il faut trouver et j’aime encore penser que la majorité préfère la coexistence paisible et raisonnable à la stupidité brutale, autoritaire et obtue de l’orthodoxie religieuse. J’aime penser que la majorité des musulmans et chrétiens a d’autres soucis que de tuer ceux qui ne partagent pas leurs croyances. J’aime l’idée d’une humanité éprise de progrès, de connaissance et d’innovation. 

Mais pour permettre l’émancipation de l’esprit, il faut commencer par ne faire aucune concession à de quelconques revendications religieuses dans la sphère publique et l’éducation et je conseillerais volontier une lecture approfondie de Karl Marx à ce sujet (Notamment : Zur Kritik der Hegelschen Rechtsphilosophie  – Critique de la philosophie du droit de Hegel, 1844). L’Europe a mis des siècles pour sortir des guerres de religion et de l’oppression par la foi, elle n’a mis que quelques décennies pour les oublier.

C’est l’ensemble de notre grille de lecture intellectuelle qui est à remettre en question pour pouvoir saisir les enjeux de cette guerre étrange. Car tant que nous n’aurons pas pris la mesure du problème, Daech et ses acolytes auront toujours un coup d’avance parce qu’ils savent exactement ce qu’ils veulent obtenir, par quels moyens et contre qui ils se battent. D’ailleurs, si la coalition parvient à vaincre Daech militairement, d’autres foyers radicaux renaîtront de ses cendres dans le grand éclatement qui suivra la défaite. C’est d’ailleurs ceux qui nous ont déclaré la guerre qui ont fait de nous un « nous ». Un « nous » certes abstrait, mais non moins important car n’est-ce pas par le regard de l’autre que l’on apprend à se reconnaître ? Si « eux » nous désignent comme « nous », c’est qu’à l’évidence, il existe un « eux » et un « nous ». Nicolas Sarkozy a d’ailleurs pleinement tiré parti de cette rhétorique laissant planer un dangereux flou sur ce « nous », jouant le jeu d’une surenchère qui risque de ne pas lui porter chance. (Le Figaro 17 juillet 2016)

Quoiqu’il en soit, Daech n’est que la partie visible d’un état d’esprit mondialement présent auquel il convient d’opposer désormais avec vigueur une alternative consciente. À condition effectivement que nous sachions qui « nous » sommes et combien « nous » sommes, ce que « nous » voulons exactement et quel prix « nous » sommes prêts à payer.

Car mourir pour les idées des autres reste certainement la plus mauvaise des options disponibles.

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Classé dans La chronique du bocal à cornichons