Archives mensuelles : novembre 2016

Nous n’avons rien vu venir…

Voilà ce que l’on entend en permanence. Ciel ! Trump a gagné ! Malheur ! Personne n’a rien vu venir !

Après des mois de canonnades anti-Trump et de sondages donnant Clinton vainqueur, le milliardaire a donc fait la « surprise ». Pourtant, tous les experts à la radio et dans les journaux étaient sûrs de la défaite de Trump. Ça n’arrivera pas. Jamais. Soyons sérieux.

Mes étudiants seront témoins, l’hypothèse d’une victoire de Trump m’a toujours semblé tout à fait crédible. Désagréable certes, mais crédible.

Il faudrait en fait dire que ceux qui ne voulaient pas voir n’ont effectivement rien vu. Pourtant, il y avait beaucoup de choses à voir. Tout d’abord, il y a cette colère noire, cette rage impuissante et sourde d’une partie de la population que l’on méprise et que l’on ignore. Ces ouvriers, ces déclassés qui n’intéressent plus personne parce qu’ils ne représentent aucun intérêt médiatique. Ils ne sont pas de ce bois qui fait vibrer chez les défenseurs des opprimés les cordes chantantes des grandes et nobles causes. Les besogneux ont été oubliés parce qu’ils sont ringards, peureux et silencieux. Oui, ils ont peur. Ils ont peur d’un monde qui les oublie en permanence, d’une caste politique qui ne les représente plus, d’une complexité qui les dépasse. Quand ils expriment maladroitement leurs peurs, on rigole, on gronde, on vilipende, on méprise mais on n’écoute pas. Le prolétaire n’a même plus les communistes pour l’écouter, le prolétaire est un produit obsolète, dernier reliquat d’un monde industrieux et productif où il avait un rôle politique certain. Il y eut un temps où défendre le gueux était chic et où des étudiants, bien au chaud dans des salons enfumés, discutaient fébrilement d’une révolution pour mais évidemment sans ce prolétaire trop borné pour savoir ce qui est vraiment bon pour lui. Il faut d’ailleurs rappeler que le système électoral américain qui a porté Trump au pouvoir a été ironiquement conçu par les pères fondateurs pour favoriser les grands propriétaires terriens aux dépens du bas peuple des villes. Quelques siècles plus tard, la donne est inversée.

Ensuite, il y a une lassitude d’un monde politique exsangue et incestueux. Qui aujourd’hui peut encore vraiment se sentir représenté par cette caste étrange de vieillards et de jeunes loups urbain issus d’un même moule, copie conforme des uns et des autres ne quittant la scène que pour mourir ?  On peut faire remarquer de plus que les sondages sont aussi performants de ce côté de l’Atlantique. Aujourd’hui, le déni de réalité, hérité d’une certaine mouvance post-68, a fait école. Ne peut exister que ce qui est conforme à ce que l’on voudrait que la réalité soit. La réalité véritable n’est que la triste copie de la réalité qui devrait être, le double maudit de l’original pur et immaculé.

Alors quand, tout à coup, on prend la réalité en pleine figure, eh bien, cela surprend.

Trump est-il sexiste, raciste, xénophobe, outrancier, mégalomane et sanguin ? Très probablement, même s’il n’est pas toujours évident de discerner la réalité du show, le vrai du faux, l’inexcusable du diffamatoire. Personne n’est sorti grandi du lamentable spectacle de la campagne présidentielle américaine. Une bataille de primates égomanes lançant joyeusement leur fèces à la figure de leur voisin. Ce fut d’ailleurs une vilaine bataille de forme, pas de fond.

Trump est-il dangereux ? Peut-être, l’avenir nous le dira.

Pour autant, Trump, le milliardaire, fils à papa richissime est-il un anti-système ? Un homme du peuple ? Non. Mais il n’est pas un homme politique et c’est là toute sa force. L’erreur de calcul que font Marine Le Pen ou Nicolas Sarkozy en se positionnant comme anti-système alors qu’ils en sont le pur produit, montre l’absence d’éléments véritablement perturbateurs dans la machine fade et bien huilée de la politique française.

En dehors de Coluche, par exemple, qui avec son appel dans Charlie Hebdo et ses 11% d’intentions de vote, sèmera un vent de panique dans les milieux politiques :

« J’appelle les fainéants, les crasseux, les drogués, les alcooliques, les pédés, les femmes, les parasites, les jeunes, les vieux, les artistes, les taulards, les gouines, les apprentis, les Noirs, les piétons, les Arabes, les Français, les chevelus, les fous, les travestis, les anciens communistes, les abstentionnistes convaincus, tous ceux qui ne comptent pas pour les hommes politiques à voter pour moi, à s’inscrire dans leurs mairies et à colporter la nouvelle. Tous ensemble pour leur foutre au cul avec Coluche.

Le seul candidat qui n’a aucune raison de vous mentir ! »

(Sandro Cassati: Coluche, une histoire vraie, 2016)

La seule force que partage Marine Le Pen, ou Emmanuel Macron depuis peu, avec Trump, c’est l’intérêt démesuré que leur portent leurs adversaires. Car oui, à force de ne parler que d’eux, on finit fondamentalement par leur donner une importance proportionnelle au temps médiatique qui leur est attribué sans aucun mérite particulier. Jamais Trump n’aurait été élu sans la couverture médiatique permanente et sans Hilary Clinton, incarnation du néo-libéralisme des années 1990. Inodore, incolore et inadapté aux défis du 21e siècle. Contrairement à Sanders d’ailleurs, qui aurait peut-être permis une autre issue.

Le vrai bilan qu’il faut tirer de cette élection, c’est que le système est gravement malade. La démocratie se transforme discrètement en oligarchie un peu partout en Occident, laissant le peuple sans aucun outil pour exercer ce pouvoir qui devrait être le sien. Même quand il tente l’insurrection, comme en Islande après l’effondrement du système bancaire, sa voix ne porte plus. Après le référendum national en Islande sur le projet de loi du 20 Octobre 2012, 67% des électeurs avaient exprimé leur soutien au changement. Figurait en tête l’appropriation nationale des ressources naturelles avec 83% de « Oui » et la démocratie directe avec 73% de votes positifs. Le blocage se fit au niveau du parlement et le texte reste à ce jour au fond des tiroirs. Ne subsistent que la colère et l’impuissance qui poussent à grossir les rangs des extrêmes. Le pouvoir des multinationales sur le politique est palpable en permanence, inquiétées uniquement de loin en loin par des lanceurs d’alertes. C’est aussi en partie à cela que les électeurs de Trump ont paradoxalement dit non. C’est aussi ce qui se cache derrière cette envie d’un retour à des frontières et ce besoin d’illusion de maîtrise d’une mondialisation dont ils sont les perdants.

Car le néolibéralisme sénile cherche à garder la main sur un modèle désuet et déshumanisé qui ne permet qu’à contre cœur de s’interroger sur la dépendance aux énergies fossiles, l’immigration, la montée des radicalismes religieux, le terrorisme ou la création monétaire. Que Trump ne soit en aucun cas une solution aux enjeux des prochaines décennies est un fait. En revanche, il est bien le symptôme d’un changement d’époque. En 1913, personne n’était conscient de vivre à la « Belle Époque », il faudra attendre un an avant de s’en rendre compte.

Ce ne serait pas la première fois que le monde bascule dans le chaos, feignant de n’avoir rien vu.

 

 

 

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Classé dans La chronique du bocal à cornichons