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Nous n’avons rien vu venir…

Voilà ce que l’on entend en permanence. Ciel ! Trump a gagné ! Malheur ! Personne n’a rien vu venir !

Après des mois de canonnades anti-Trump et de sondages donnant Clinton vainqueur, le milliardaire a donc fait la « surprise ». Pourtant, tous les experts à la radio et dans les journaux étaient sûrs de la défaite de Trump. Ça n’arrivera pas. Jamais. Soyons sérieux.

Mes étudiants seront témoins, l’hypothèse d’une victoire de Trump m’a toujours semblé tout à fait crédible. Désagréable certes, mais crédible.

Il faudrait en fait dire que ceux qui ne voulaient pas voir n’ont effectivement rien vu. Pourtant, il y avait beaucoup de choses à voir. Tout d’abord, il y a cette colère noire, cette rage impuissante et sourde d’une partie de la population que l’on méprise et que l’on ignore. Ces ouvriers, ces déclassés qui n’intéressent plus personne parce qu’ils ne représentent aucun intérêt médiatique. Ils ne sont pas de ce bois qui fait vibrer chez les défenseurs des opprimés les cordes chantantes des grandes et nobles causes. Les besogneux ont été oubliés parce qu’ils sont ringards, peureux et silencieux. Oui, ils ont peur. Ils ont peur d’un monde qui les oublie en permanence, d’une caste politique qui ne les représente plus, d’une complexité qui les dépasse. Quand ils expriment maladroitement leurs peurs, on rigole, on gronde, on vilipende, on méprise mais on n’écoute pas. Le prolétaire n’a même plus les communistes pour l’écouter, le prolétaire est un produit obsolète, dernier reliquat d’un monde industrieux et productif où il avait un rôle politique certain. Il y eut un temps où défendre le gueux était chic et où des étudiants, bien au chaud dans des salons enfumés, discutaient fébrilement d’une révolution pour mais évidemment sans ce prolétaire trop borné pour savoir ce qui est vraiment bon pour lui. Il faut d’ailleurs rappeler que le système électoral américain qui a porté Trump au pouvoir a été ironiquement conçu par les pères fondateurs pour favoriser les grands propriétaires terriens aux dépens du bas peuple des villes. Quelques siècles plus tard, la donne est inversée.

Ensuite, il y a une lassitude d’un monde politique exsangue et incestueux. Qui aujourd’hui peut encore vraiment se sentir représenté par cette caste étrange de vieillards et de jeunes loups urbain issus d’un même moule, copie conforme des uns et des autres ne quittant la scène que pour mourir ?  On peut faire remarquer de plus que les sondages sont aussi performants de ce côté de l’Atlantique. Aujourd’hui, le déni de réalité, hérité d’une certaine mouvance post-68, a fait école. Ne peut exister que ce qui est conforme à ce que l’on voudrait que la réalité soit. La réalité véritable n’est que la triste copie de la réalité qui devrait être, le double maudit de l’original pur et immaculé.

Alors quand, tout à coup, on prend la réalité en pleine figure, eh bien, cela surprend.

Trump est-il sexiste, raciste, xénophobe, outrancier, mégalomane et sanguin ? Très probablement, même s’il n’est pas toujours évident de discerner la réalité du show, le vrai du faux, l’inexcusable du diffamatoire. Personne n’est sorti grandi du lamentable spectacle de la campagne présidentielle américaine. Une bataille de primates égomanes lançant joyeusement leur fèces à la figure de leur voisin. Ce fut d’ailleurs une vilaine bataille de forme, pas de fond.

Trump est-il dangereux ? Peut-être, l’avenir nous le dira.

Pour autant, Trump, le milliardaire, fils à papa richissime est-il un anti-système ? Un homme du peuple ? Non. Mais il n’est pas un homme politique et c’est là toute sa force. L’erreur de calcul que font Marine Le Pen ou Nicolas Sarkozy en se positionnant comme anti-système alors qu’ils en sont le pur produit, montre l’absence d’éléments véritablement perturbateurs dans la machine fade et bien huilée de la politique française.

En dehors de Coluche, par exemple, qui avec son appel dans Charlie Hebdo et ses 11% d’intentions de vote, sèmera un vent de panique dans les milieux politiques :

« J’appelle les fainéants, les crasseux, les drogués, les alcooliques, les pédés, les femmes, les parasites, les jeunes, les vieux, les artistes, les taulards, les gouines, les apprentis, les Noirs, les piétons, les Arabes, les Français, les chevelus, les fous, les travestis, les anciens communistes, les abstentionnistes convaincus, tous ceux qui ne comptent pas pour les hommes politiques à voter pour moi, à s’inscrire dans leurs mairies et à colporter la nouvelle. Tous ensemble pour leur foutre au cul avec Coluche.

Le seul candidat qui n’a aucune raison de vous mentir ! »

(Sandro Cassati: Coluche, une histoire vraie, 2016)

La seule force que partage Marine Le Pen, ou Emmanuel Macron depuis peu, avec Trump, c’est l’intérêt démesuré que leur portent leurs adversaires. Car oui, à force de ne parler que d’eux, on finit fondamentalement par leur donner une importance proportionnelle au temps médiatique qui leur est attribué sans aucun mérite particulier. Jamais Trump n’aurait été élu sans la couverture médiatique permanente et sans Hilary Clinton, incarnation du néo-libéralisme des années 1990. Inodore, incolore et inadapté aux défis du 21e siècle. Contrairement à Sanders d’ailleurs, qui aurait peut-être permis une autre issue.

Le vrai bilan qu’il faut tirer de cette élection, c’est que le système est gravement malade. La démocratie se transforme discrètement en oligarchie un peu partout en Occident, laissant le peuple sans aucun outil pour exercer ce pouvoir qui devrait être le sien. Même quand il tente l’insurrection, comme en Islande après l’effondrement du système bancaire, sa voix ne porte plus. Après le référendum national en Islande sur le projet de loi du 20 Octobre 2012, 67% des électeurs avaient exprimé leur soutien au changement. Figurait en tête l’appropriation nationale des ressources naturelles avec 83% de « Oui » et la démocratie directe avec 73% de votes positifs. Le blocage se fit au niveau du parlement et le texte reste à ce jour au fond des tiroirs. Ne subsistent que la colère et l’impuissance qui poussent à grossir les rangs des extrêmes. Le pouvoir des multinationales sur le politique est palpable en permanence, inquiétées uniquement de loin en loin par des lanceurs d’alertes. C’est aussi en partie à cela que les électeurs de Trump ont paradoxalement dit non. C’est aussi ce qui se cache derrière cette envie d’un retour à des frontières et ce besoin d’illusion de maîtrise d’une mondialisation dont ils sont les perdants.

Car le néolibéralisme sénile cherche à garder la main sur un modèle désuet et déshumanisé qui ne permet qu’à contre cœur de s’interroger sur la dépendance aux énergies fossiles, l’immigration, la montée des radicalismes religieux, le terrorisme ou la création monétaire. Que Trump ne soit en aucun cas une solution aux enjeux des prochaines décennies est un fait. En revanche, il est bien le symptôme d’un changement d’époque. En 1913, personne n’était conscient de vivre à la « Belle Époque », il faudra attendre un an avant de s’en rendre compte.

Ce ne serait pas la première fois que le monde bascule dans le chaos, feignant de n’avoir rien vu.

 

 

 

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Mourir pour des idées…

l’idée est excellente, moi j’ai failli mourir de ne pas l’avoir eue… chantait Brassens.

Je trouve cette phrase extraordinairement appropriée pour penser notre époque. Après les innombrables massacres, génocides, assassinats et attentats que cette encore très jeune année compte à son actif, j’avais été, comme beaucoup, frappé par la « maladresse » de notre président de la République après la tuerie d’Orlando.

Le droit de choisir son mode de vie, disait-il en parlant de l’homosexualité. En vérité, il n’y avait probablement aucune malice à y voir et cela partait d’une intention louable sous le coup de l’émotion. Mais il est difficile de ne pas y voir l’expression d’un symptôme que l’on rencontre chez de nombreux intellectuels. Vous souvenez-vous de Michel Onfray ou d’une part de l’extrême gauche qui appelait à la négociation et l’apaisement avec Daech après les massacres de Paris ? Eux qui nous expliquaient en chœur que la politique islamophobe de l’occident était à l’origine de la montée de l’extrémisme islamique ?

Pour faire la paix, pouvait-on entendre, il faut faire des compromis. On avait vigoureusement blessé un grand nombre de gens avec de vilains dessins dans des journaux à diffusion nationale, il nous fallait donc simplement arrêter de provoquer gratuitement en usant d’une liberté d’expression et d’autres valeurs n’ayant pas nécessairement cours ailleurs. Voilà, voilà, voilà…

Et puis il y eut le massacre d’Orlando. Point d’idées, point de provocation. En suivant la logique sus-nommée, la seule chose que l’on puisse reprocher aux victimes, puisque c’est devenu le mode opératoire, c’est d’être homosexuelles. Ce qui complique les choses puisqu’il ne s’agit justement ni d’un choix, ni d’une idée, ni d’une provocation occidentale gratuite. Mais voilà, pour certains l’homosexualité est une « abomination » et la femme, même hétérosexuelle, un être inférieur à l’homme hétérosexuel. Que veut-on exactement négocier dans ce cas ? J’imagine le message consensuel en ce sens adressé aux homosexuels :

Cher ami homosexuel,

ton orientation sexuelle est une abomination provocation, nous te demandons de bien vouloir changer immédiatement qui tu es, par peur respect des croyances de ceux que tu as, par ta simple existence, profondément offensés. Dans le cas d’un refus d’être hétérosexuel de tolérance envers nos délires idées et de capitulation compromis, nous serons dans l’obligation de te massacrer, d’éplucher ton chien, de brûler ta maison  et d’organiser des manifestations rageuses pour dénoncer ton mode de vie  sévir, histoire de ne pas oublier que nous sommes les victimes de tes perversions vilaines manières.

Cordialement,

……

Tout de suite, on sent comme ce message dégouline la tolérance, l’ouverture et la promesse d’un monde meilleur, non ?  Ah? bon…

Car si l’on considère le ratio des gens qui meurent pour leurs idées et ceux qui meurent pour les idées des autres, il y a un gouffre difficile à combler.

Et là, en ce jour symbolique du 14 juillet, un crétin en camion décide au nom de ses idées, de massacrer une centaine d’innocents promeneurs à Nice. D’un côté, un loser radicalisé à la va vite et qui trouve dans la mort des autres et la sienne l’aboutissement de son existence minable et de l’autre, une organisation terroriste opportuniste fermement décidée à franchiser tous les sanguinaires disponibles, unis dans la ferme intention d’exterminer tous ceux qui ne partageraient pas leur vision glauque du monde.

Comme à chaque fois, on entend les hurlements politiques qui flairent bon les présidentielles et l’impuissance. Entre le lance-roquette d’Henri Guaino (ici) , l’état de siège, la loi martiale, et les éternelles propositions du FN comme le retour de la peine de mort pour les attentats suicides, on se croirait en plein sketch d’humour noir.

Nonobstant l’ineptie de ces propositions, la question « Et maintenant? » reste effectivement en attente d’une réponse… qui n’existe probablement pas. Il n’y a aucune réponse concrète, et encore moins une réponse simple, au problème auquel nous sommes désormais confrontés en permanence et de fait, il n’y a aucun moyen de protéger les populations. D’ailleurs, rien ne sert de blâmer les militaires, les policiers et les services secrets. Il suffit de regarder les attaques au couteau qui ont lieu en Israel pour admettre qu’il est impossible de tout prévoir.

Car le mode opératoire des terroristes est celui préconisé par Abou Mohamed al Adnani, le porte parole de l’EI et il est aussi simple qu’abominable : « Si vous ne pouvez pas trouver d’engin explosif ou de munitions, alors isolez l’Américain infidèle, le Français infidèle ou n’importe lequel de ses alliés. Ecrasez-lui la tête à coup de pierre, tuez-le avec un couteau, renversez-le avec votre voiture, jetez-le dans le vide, étouffez-le ou empoisonnez-le » (Reuters 22 septembre 2014). Comment empêcher l’action meurtrière d’un individu haineux, convaincu de la nécessité de tuer un maximum de personnes et n’ayant rien à perdre ?

Quelques jours plus tard après le massacre de Nice, un jeune afghan de 17 ans demandeur d’asile en Allemagne, a attaqué les passagers d’un train à Würzburg au couteau et à la hache, blessant grièvement 4 personnes avant d’être abattu par une unité des forces spéciales de la police allemande (SEK) qui se trouvait fort heureusement et par hasard sur place .(Die Zeit 18 juillet 2016)

Lui aussi se revendique de Daech et Daech le reconnaît comme l’un des leurs. Après le traumatisme de la nuit du nouvel an, cet épisode sanglant risque de fragiliser encore davantage une situation déjà explosive outre-Rhin. Le 9 juillet, la chancelière allemande exprimait son désarroi devant le retrait pur et simple de la viande de porc dans les cantines allemandes « par respect » pour les nouveaux arrivants. Mme Merkel en appelait alors dans une allocution à la tolérance de la part des migrants pour les habitudes alimentaires allemandes. (Die Zeit 9 juillet 2016)

Cette étrange rhétorique visant à demander pardon pour les us, lois et coutumes d’une majorité à une minorité arrivante avait déjà enflammé internet après les événements de Cologne. Il faut souligner que le porc est la première viande consommée par les Allemands, loin devant la volaille, et que l’écrasante majorité des spécialités régionales et nationales est à base de porc. Christian Schmidt (CSU) s’inquiétait déjà en début d’année, du nombre croissant de cantines scolaires ou de jardin d’enfant, ayant fait le choix de supprimer toute viande de porc de leurs menus, d’un modèle du vivre ensemble sur la base du plus petit dénominateur alimentaire commun (Die Zeit 15 fevrier 2016).

De fait, le modèle allemand, qui a fait le choix de la gestion et de l’inclusion du fait religieux par l’État à l’inverse des principes de neutralité et de laïcité à la française, est depuis quelques années profondément mis à mal et incapable d’opposer une ligne claire aux revendications des minorités radicales. Cette impuissance permanente a d’ailleurs, si ce n’est engendré, du moins favorisé l’émergence de mouvements comme Pegida. Alors que la France est un pays traditionnellement beaucoup plus constestataire que son voisin et qu’elle a été bien plus violemment touchée par le terrorisme, les débats polémiques notamment autour de la laïcité ont permis paradoxalement de canaliser les ardeurs qui, en Allemagne, s’expriment désormais dans la rue et sur les réseaux sociaux, favorisant de surcroît une méfiance aggressive et croissante à l’encontre des médias traditionnels.

Il serait malvenu de ne pas évoquer dans cette gazette le récent coup d’État avorté en Turquie et qui prend des allures de « Reichstagsbrand » avec une purge massive des opposants au régime. Erdogan a qualifié lui-même la tentative de putsch comme un « cadeau de Dieu » (ZDF.de 16 juillet), ajoutant au passage « L’État, c’est moi! ». Mais plus intéressante encore est sans doute la réaction d’une partie de la communauté turque en Allemagne. En dehors des 10 000 manifestants pro-Erdogan hurlant « Allahu Akbar » à Berlin, Frankfort et Essen, les attaques, les tags et les caillassages de magasins, cafés et domiciles des Turcs libéraux, des Kurdes et des sympathisants du prédicateur Fethullah Gülen, c’est la collusion des islamistes turcs avec les mouvements d’extrême droite ultranationalistes turcs, comme les « Loups gris » du mouvement Bozkurt, qui est alarmante. Le fascisme religieux est d’autant plus libre de s’exprimer en Allemagne que la justice allemande n’a pas envisagée l’éventualité d’une expression du fascisme autre que celle issue du national-socialisme. Le « salut du loup », par exemple, que l’on pouvait voir dans les manifestations à caractère raciste des sympathisants des loups gris à Munich n’est pas, nonobstant sa symbolique évidente, un délit, contrairement au salut nazi. L’activiste pro-port du voile Betül Ulusoy triomphait à l’annonce de la victoire des loyalistes en déclarant sur son compte Facebook que, « grâce à Dieu », on allait désormais enfin pouvoir « se débarrasser des détritus » annonçant ainsi clairement la couleur. Elle vient d’obtenir de la justice allemande le droit de porter le voile en classe.

Aziz Aslandemir, représentant de la communauté des alévis en Allemagne, s’inquiétait en ce sens il y a quelques jours  dans une interview accordée à Die Welt de la sécurité de ses coreligionnaires face à la montée en puissance des islamistes en Turquie et dans la communauté turco-allemande. La rupture de cette communauté en deux blocs distincts et opposés est, selon lui, devenue une réalité.

La dangerosité de la renaissance d’une religiosité politique et identitaire a été trop longtemps niée et/ou ignorée pour que l’on puisse reprendre le contrôle de la situation du jour au lendemain. Trop nombreuses furent les reculades au nom d’une tolérance feinte ou naïve, trop grandes les peurs et trop forte l’autocensure. Admettre que le problème est religieux est un bon début. Reconnaître que la violence qui s’exprime dans ces attentats est le visage hideux et inhérent du corpus religieux dont elle se revendique permet de prendre la mesure du problème. Si les extrémistes avaient été des jaïns et non des musulmans, ils n’y aurait pas eu de morts. Oui, le jaïnisme est vraiment une religion de paix, c’est même sa raison d’être, l’islam ne l’est pas. Pas plus que le christianisme d’ailleurs. Un intégriste jaïn se laissera mourir de faim à trop vouloir jeûner pour se purifier, mais jamais il ne tuerait au nom de la foi.

En revanche, tous les croyants peuvent être pacifiques ou belliqueux et c’est d’eux seuls que dépend l’interprétation finale des écrits religieux. Chercher le vrai n’est ici qu’un leurre. C’est le concensus qu’il faut trouver et j’aime encore penser que la majorité préfère la coexistence paisible et raisonnable à la stupidité brutale, autoritaire et obtue de l’orthodoxie religieuse. J’aime penser que la majorité des musulmans et chrétiens a d’autres soucis que de tuer ceux qui ne partagent pas leurs croyances. J’aime l’idée d’une humanité éprise de progrès, de connaissance et d’innovation. 

Mais pour permettre l’émancipation de l’esprit, il faut commencer par ne faire aucune concession à de quelconques revendications religieuses dans la sphère publique et l’éducation et je conseillerais volontier une lecture approfondie de Karl Marx à ce sujet (Notamment : Zur Kritik der Hegelschen Rechtsphilosophie  – Critique de la philosophie du droit de Hegel, 1844). L’Europe a mis des siècles pour sortir des guerres de religion et de l’oppression par la foi, elle n’a mis que quelques décennies pour les oublier.

C’est l’ensemble de notre grille de lecture intellectuelle qui est à remettre en question pour pouvoir saisir les enjeux de cette guerre étrange. Car tant que nous n’aurons pas pris la mesure du problème, Daech et ses acolytes auront toujours un coup d’avance parce qu’ils savent exactement ce qu’ils veulent obtenir, par quels moyens et contre qui ils se battent. D’ailleurs, si la coalition parvient à vaincre Daech militairement, d’autres foyers radicaux renaîtront de ses cendres dans le grand éclatement qui suivra la défaite. C’est d’ailleurs ceux qui nous ont déclaré la guerre qui ont fait de nous un « nous ». Un « nous » certes abstrait, mais non moins important car n’est-ce pas par le regard de l’autre que l’on apprend à se reconnaître ? Si « eux » nous désignent comme « nous », c’est qu’à l’évidence, il existe un « eux » et un « nous ». Nicolas Sarkozy a d’ailleurs pleinement tiré parti de cette rhétorique laissant planer un dangereux flou sur ce « nous », jouant le jeu d’une surenchère qui risque de ne pas lui porter chance. (Le Figaro 17 juillet 2016)

Quoiqu’il en soit, Daech n’est que la partie visible d’un état d’esprit mondialement présent auquel il convient d’opposer désormais avec vigueur une alternative consciente. À condition effectivement que nous sachions qui « nous » sommes et combien « nous » sommes, ce que « nous » voulons exactement et quel prix « nous » sommes prêts à payer.

Car mourir pour les idées des autres reste certainement la plus mauvaise des options disponibles.

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Onfray ou les errances médiatiques d’un philosophe à genoux

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Il existe un certain nombre de philosophes que j’aime particulièrement. Pour n’en citer que quelques-uns : Démocrite, Holbach, Kant, Rosset, Dennett, Schopenhauer, Wittgenstein, Nietzsche et tout particulièrement Spinoza.

S’il est un philosophe qui devrait servir de modèle, à mes yeux, c’est bien Spinoza. Tout d’abord parce qu’il  révolutionna la philosophie et rendit possible par son intelligence la naissance des Lumières radicales. (Si je peux donner un conseil de lecture : plongez-vous dans les travaux de Jonathan Israel sur Spinoza.)

Ensuite, parce que Spinoza fit le choix de mourir isolé avec comme seul soutien un médecin venu d’Amsterdam pour que personne ne puisse après sa mort prétendre qu’il avait renoncé à ses idées sur son lit de mort, comme ce fut le cas pour bon nombre de philosophes. L’Église s’était fait une spécialité d’attendre la mort imminente d’un philosophe déplaisant pour venir comme le vautour affamé se nourrir de la peur et de la douleur du mourant. Spinoza était modeste, brillant et droit jusqu’au bout.

Et puis il y a des philosophes comme Michel Onfray. J’ai beaucoup lu Onfray et si je ne partage pas toujours ses idées, j’avais le plus grand respect pour sa force de travail, son engagement de philosophe athée, atypique et populaire loin des cercles parisiens.

Mais voilà, Onfray a fait du « politiquement incorrect » son fonds de commerce. Tant et si bien qu’il a fini par s’égarer complètement dans les abimes de la contradiction automatisée qui ne brille que par le raccourci et l’approximation. L’important n’est plus ce qui est dit, l’important, c’est d’avoir une occasion médiatisée de dire quelque chose. Même si ce quelque chose est indécent et inepte.

En un mouvement, un seul, Onfray fait de Daesh le représentant de tous les musulmans (qui a dit amalgame ?), rend responsable l’Occident du terrorisme et propose comme solution la capitulation. Abu Bakr al-Baghdadi en a rêvé, Onfray l’a fait. Car, oui, Onfray reprend mot pour mot la propagande de Daesh leur faisant ainsi un merveilleux cadeau de communication. Mais Onfray, en grand géostratège, historien et spécialiste de l’Islam, va plus loin. Car pour défendre la paix, nous dit-il en substance, et puisque c’est notre faute, il faut simplement arrêter de bombarder Daesh et tout ira bien.

« Est-ce qu’il n’y a pas des chancelleries, des diplomaties, des pays avec lesquels on pourrait envisager autre chose que bombarder l’Etat islamique ?  » nous demande-t-il. Si, certainement. Uniquement des gens éclairés et sympathiques. Même l’Arabie Saoudite commence à attraper froid aux pieds, c’est dire.

Quoi de plus logique que de laisser grossir encore plus un monstre qui est à nos portes ? Laissons-lui la possibilité de se faire une vraie santé et de mettre la main sur des réserves inépuisables de pétrole. Daesh a encore tellement de monde à massacrer et de trésors de l’humanité à anéantir qu’il manque presque de temps pour tuer des gens chez nous. Mettons dans un sac les terroristes et tous les musulmans par la même occasion. Surtout, il est important de ne pas venir en aide à tous ces intellectuels qui risquent leur vie, nous pourrions contrarier Daesh.

Il me vient à l’esprit une citation de Churchill  (« The sequel to the sacrifice of honour would be the sacrifice of lives, our people’s lives. ») pour l’occasion.

Non, la « pensée » douillette, confortable et bien nourrie d’un philosophe hédoniste n’est finalement ni courageuse, ni grande, ni inspirante. Pour reprendre les mots d’Onfray :« Mon travail de philosophe consiste à mettre en perspective les choses. » C’est malheureusement chose faite.

 

 

 

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De la bonne lecture d’un texte

« Canons : Règles et décisions par lesquelles des évêques assemblés en concile fixent, jusqu’à nouvel ordre, les dogmes invariables de la foi, la discipline de l’Église, expliquent et corrigent la parole de Dieu, se font des titres et des droits incontestables, anathématisent tous ceux qui oseraient en douter, et se font obéir avec succès quand les canons des princes viennent à l’appui des canons de l’Église. »

Paul Henri Thiry d’Holbach (1723-1789)

 

 

Asharf Fayadh va mourir. Ce poète de 35 ans est accusé de « propagande athée et de blasphème ».

Car en Arabie Saoudite, le « Comité pour la promotion de la vertu et la prévention du vice », tout un programme, veille et fait respecter un système judiciaire fondé sur la charia. Les juges sont des religieux wahhabites pour qui le blasphème et le renoncement à la foi musulmane sont des crimes passibles de la peine de mort.

Qu’a-t-il fait exactement ? Eh bien, un délateur l’aurait entendu maudire Allah et Mahommed. Fait aggravant, le comité n’aime pas non plus la poésie. Ce n’est pas encore de la musique, qui selon l’imam de Brest est l’œuvre du diable, mais c’est déjà pas mal sulfureux. La condamnation à mort est une habitude au pays de la Mecque, puisque selon Amnesty International, nous aurions franchi à ce jour la barre des 150 décapitations uniquement pour l’année 2015.

Tout cela n’ayant naturellement rien à voir avec l’Islam. Daesh n’a rien à voir avec l’Islam, l’Arabie Saoudite n’a rien à voir avec l’Islam, le Qatar n’a rien à voir avec l’Islam, les attentats de Paris n’ont rien à voir avec l’Islam, Boko Haram n’a rien à voir avec l’Islam, Al Qaida n’a rien à voir avec l’Islam, les attentats contre Charlie et l’Hyper Cacher n’ont rien à voir avec l’Islam… pour peu, on serait tenté de dire que l’Islam n’a rien à voir avec l’Islam.

Mais c’est évident pourtant : il ne s’agit pas d’Islam, mais d’Islamisme ! Ahhh bon… donc, l’Arabie Saoudite à qui nous venons de vendre cette année des armes pour 11 milliards d’euros et le Qatar à qui nous avons vendu des Rafales pour 6 milliards d’euros (et le PSG) sont en fait des islamistes, c’est bien cela ? Oui, euh, non enfin si, mais pas vraiment…

Et là, légitimement, certains diront : ce n’est pas MON Islam.

Ils auront raison de souligner le possessif. Je dirais même que seul ce possessif permet de sortir de l’impasse dans laquelle nous ont mis les intégristes et un grand nombre de médias, d’intellectuels et de politiciens. Il faut sortir du réflexe de l’autodéfense pour passer à l’autocritique. Rien ne sert de demander aux musulmans de s’excuser collectivement pour un crime qu’ils n’ont pas commis. C’est idiot et néfaste même. Rien ne sert non plus de hurler à l’islamophobie pour un oui ou pour un non. Comme le disait déjà l’islamologue allemand Reinhard Schulze en janvier dans un entretien publié dans le journal suisse le Temps :

« Pour moi, la question centrale dans tout cela est: est-ce l’islam qui fabrique les croyants, ou sont-ce les croyants qui fabriquent l’islam? Si l’on tient la première proposition pour vraie, alors il faut doter l’islam de dogmes indestructibles, qui répondront de tous les actes des musulmans. Si c’est la deuxième qui est vraie, ce que je crois bien sûr, alors ce sont les croyants qui doivent en répondre. L’islam est sous leur responsabilité. »

Ce qu’il faut donc désormais, c’est lire ensemble. Mais comment fait-on pour bien lire ?

Tariq Ramadan disait à Eric Zemmour en 2009 dans l’émission « On n’est pas couché » la chose suivante :

« J’ai une méthodologie qui consiste à citer les textes, parce que vous savez, quand vous êtes dans l’ordre de la foi et de la transcendance, vous prenez les textes au sérieux. C’est-à-dire que vous êtes dans un rapport avec le divin, avec une spiritualité, après il n’y a pas de foi sans intelligence, l’intelligence va se mettre en fonction et interpréter les textes. Et moi, c’est ce que je fais, je cite les textes, je dis : voilà quelles sont les interprétations historiques et je donne mon interprétation pour aujourd’hui. »

À première vue, cela paraît donc tout simple : on prend un texte, on le prend au sérieux, on le lit dans son contexte historique et ensuite, on interprète le texte à travers le prisme de notre époque. C’est en substance ce que disait déjà le théologien protestant Johann Ernst Christian Schmidt en 1797 dans son introduction à son ouvrage « Kritik und Exegese des neuen Testaments und älteste Christengeschichte. » Schmidt soulignait alors l’importance de la lecture historique s’appuyant ainsi sur la méthode de lecture inspirée par des théologiens comme Johann Lorenz Mosheim.

Intervient alors la question de l’intelligence. Qu’est-ce que l’intelligence exactement ? Vaste sujet. À moins de développer une méthodologie spécifique de mesure de l’intelligence liée à l’interprétation d’un texte religieux sur des critères objectifs, il faudra admettre que toute personne ayant la capacité de lire et de comprendre un texte possède les outils cognitifs nécessaires. John R. Kirby écrit dans son article « Qu’avons-nous appris sur la compréhension de textes ? »  : « il est important de reconnaître différents degrés ou niveaux de compréhension. J’en distingue trois : la compréhension passive (ce que nous faisons lorsque nous suivons un texte sans l’analyser ou l’évaluer en profondeur), la compréhension d’apprentissage (ce que nous faisons lorsque nous essayons de nous rappeler des détails ou de comprendre la signification profonde d’un texte) et la compréhension autodirigée (ce que nous faisons lorsque nous utilisons un texte pour atteindre nos propres objectifs). Le degré de compréhension d’un lecteur dépendra de ses capacités, de son intention et de l’enseignement reçu.  »

Le problème qu’il faut souligner avec les textes religieux, c’est l’absence de critères objectifs pour l’interprétation, puisque la lecture dépend uniquement de nos propres convictions. On me répondra que si un grand nombre de théologiens de renom interprètent un texte et se mettent d’accord sur le sens du passage en question, alors il pourra être admis que cette interprétation est la « bonne ». Ce à quoi je répondrais que si c’était aussi simple, nous n’aurions jamais brûlé des gens pour sorcellerie, jamais expliqué l’impossibilité du modèle atomique par la transsubstantiation, jamais prétendu que la terre n’a que 6000 ans et jamais prétendu que nous descendons tous d’Adam et Ève. Car comme le disait déjà si bien le baron d’Holbach dans sa Théologie portative  : « Doctrine : C’est ce que tout bon chrétien doit croire, sous peine d’être brûlé, soit dans ce monde soit dans l’autre. Les dogmes de la religion sont des décrets immuables de Dieu qui ne peut changer d’avis que quand l’Église en change. »

Il nous resterait alors pour lire les textes qu’une seule et unique option, celle de les prendre au pied de la lettre et c’est exactement ce que font les rigoristes. Ils lisent le texte de manière littérale en expliquant que, s’agissant d’un texte d’inspiration prétendument divine, l’homme n’a pas besoin d’interpréter, il lui suffit de croire. Mais voilà, les textes en question n’ont aucune valeur historique puisqu’ils ont souvent été rédigés à partir de sources orales plusieurs décennies voire plusieurs siècles après la prétendue révélation divine. Ce qui veut dire qu’à moins de découvrir un texte qui serait indiscutablement rédigé par un dieu, sans intermédiaire, et sur un support non périssable, nul texte sur terre ne peut être considéré comme d’origine divine et donc lu comme tel.

Il est de fait aussi vain de vouloir prouver l’existence ou l’inexistence de Dieu que de chercher la « bonne » interprétation d’un texte religieux.

C’est pour cette raison qu’il ne sert à rien de dire « ce n’est pas ça le vrai Islam » tout en continuant à se référer au même corpus que les radicaux. Car dès lors que l’on admet qu’il y a  des « principes éternels » et une  « loi divine intangible et indiscutable » qui échapperait à toute critique, on ne peut que renforcer un rigorisme conquérant qui rend la ligne entre le pieu pacifique et le terroriste en puissance aussi floue que mouvante.

En revanche, il serait salvateur pour tous ceux qui effectivement ne se reconnaissent pas dans la vision rigoriste de l’Islam de définir clairement ce qui mériterait d’être évacué et ce qui mériterait d’être gardé.

La paix est à ce prix là.

 

 

 

 

 

 

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Neque ignorare medicum oportet quæ sit ægri natura (Le médecin ne peut ignorer la nature de la maladie)

Plus de 129 morts et 330 blessés.

Un vendredi soir, en plein Paris, 129 personnes ont été tuées comme ça, pour rien. 2015 est une année sanglante pour la France et les 129 anonymes pris pour cible viennent alourdir à leur tour le terrible bilan commencé avec les attentats de Charlie. Aujourd’hui, comme en janvier, nous pleurons nos concitoyens lâchement massacrés. La gorge nouée et la rage au ventre. Impuissants spectateurs d’une horreur sans nom.

Nous sommes en guerre nous dit-on… tiens donc, comme si nous ne le savions pas déjà. Le problème reste celui de définir contre qui exactement. Daesh, bien sûr. Ce qui permet aux fins analystes du NPA de se fendre d’une logorrhée inepte contre le capitalisme. Le terrorisme est une histoire de pétrole et de méchantes multinationales. La France, impérialiste naturellement, bombarde la Syrie et donc Daesh organise des attentats. C’est normal, voyons.

Voilà ce qui illustre en un seul communiqué construit à partir d’une grille de lecture du XIXe siècle revue à la sauce 68 et saupoudrée du relativisme pathologique dont fait preuve une partie de la classe politique la raison pour laquelle nous ne parviendrons pas à nous attaquer aux problèmes qui menacent notre patrie, notre manière de vivre et nos libertés. Nous sommes en guerre, mais ce n’est pas une guerre entre deux états, ce n’est pas une guerre pour le pétrole, c’est une guerre de religion (au singulier). Il suffit de lire le communiqué de Daesh concernant les attentats de Paris.

C’est ce que je vais d’ailleurs faire, tellement il me semble vain de réécrire ce que j’avais déjà couché sur le papier en janvier (ici, ici et surtout). Je n’ai pas d’autres armes que mon clavier d’ordinateur et pas d’autre moyen de me libérer de cette rage et de cette douleur sourde que celui d’écrire, d’analyser pour essayer de comprendre.

Daesh possède une réserve presque inépuisable d’hommes, bien plus qu’Al-Qaida sa principale rivale, et peut se permettre de sacrifier une partie de ses effectifs dans des attaques suicides. Si l’État islamique l’emporte en Syrie, cela ne fera qu’engraisser davantage ce monstre de haine déjà obèse.

Les moyens engagés par Daesh en Europe sont relativement faibles, les recrutements aisés et les résultats importants. Daesh maîtrise à la perfection la communication de l’abomination et la diffusion de la peur. Tout, de fait, laisse à penser que nous ne sommes qu’au début de la terreur. Le monde de Daesh, comme celui des Nazi, est fait du culte de la mort, du fantasme de l’apocalypse, de la jouissance par la souffrance des autres, d’un besoin de pouvoir pathologique et d’une haine tenace et inébranlable pour le reste de l’humanité.

Mais tout cela n’est pas nouveau. En revanche, ce qui m’interpelle tout particulièrement dans le dernier communiqué, c’est la citation extraite du Coran.

Il s’agit de la sourate 59 verset 2 dite Al-Hashr (l’exode). Selon Al-Bukhari et Muslim, cette sourate daterait de la bataille contre la tribu juive des Banu An-Nadir, donc de la période de Médine aux alentours de 626. Je commencerai par citer le passage (en gras) utilisé par Daesh avant de le remettre dans le contexte :

C’est Lui qui a expulsé de leurs maisons, ceux parmi les gens du Livre qui ne croyaient pas, lors du premier exode. Vous ne pensiez pas qu’ils partiraient, et ils pensaient qu’en vérité leurs forteresses les défendraient contre Allah. Mais Allah est venu à eux par où ils ne s’attendaient point, et a lancé la terreur dans leurs coeurs. Ils démolissaient leurs maisons de leurs propres mains, autant que des mains des croyants. Tirez-en une leçon, ô vous êtes doués de clairvoyance.

Comme d’habitude dans l’interprétation du texte, il faudrait citer le premier verset, mais celui-ci n’est qu’une louange à dieu sans intérêt pour l’interprétation du corpus. Dans le contexte historique, la tribu des Banu An-Nadir, plus forte culturellement et militairement, est battue par l’armée de Mahommed et expulsée du territoire de Médine.

Alors, on pourrait se satisfaire de dire qu’il y a là une fausse interprétation du texte en expliquant qu’il s’agit donc uniquement d’une expulsion et non d’un massacre, mais ce serait trop simple. En effet, les trois versets suivants nous expliquent que :

3. Et si Allah n’avait pas prescrit contre eux l’expatriation, Il les aurait certainement châtiés ici-bas; et dans l’au-delà ils auront le châtiment du Feu.

4. Il en est ainsi parce qu’ils se sont dressés contre Allah et Son messager. Et quiconque se dresse contre Allah… alors, vraiment Allah est dur en punition.

5. Tout palmier que vous avez coupé ou que vous avez laissé debout sur ses racines, c’est avec la permission d’Allah et afin qu’Il couvre ainsi d’ignominie les pervers.

Si l’on reprend la réponse des oulémas saoudiens (nos « alliés », dit en passant) au patriarcat orthodoxe russe (traduite par le professeur Dominique Avon ici), on peut voir que l’utilisation du terme pervers s’adresse effectivement à l’occident:

Et nous invitons ceux qui en ont les moyens parmi vous à rallier le cortège du jihâd, car votre jour est venu.

Dieu est dans votre islam, votre pays, et votre honneur. Ceux qui renoncent au jihâd seront humiliés. Accomplissez le jihâd contre l’ennemi de Dieu et votre ennemi car Dieu est avec vous et les musulmans sont avec vous de toutes les manières possibles si Dieu le permet. Alors la victoire émergera sous peu.

3- A vous, les chefs des mujâhidîn

Les gens de la perversité se sont rassemblés au nom de leur perversité. Les nations mécréantes de l’Orient et de l’Occident ont fait cause commune contre vous,(…)

L’utilisation faite par Daesh de la sourate est donc tout à fait valable d’un point de vue théologique. L’État islamique se considère comme l’héritier de Mahommed et n’a d’ailleurs que rarement été attaqué, d’un point de vue théologique, sur le fond, mais généralement sur la forme ou sur le timing. C’est pour cela d’ailleurs que le pilote brûlé vivant dans une cage provoqua un tel tollé. Non pas parce que ce meurtre fut particulièrement cruel, mais parce qu’il ne trouve aucune légitimation religieuse possible. Tout le reste en revanche peut et a été légitimé par les textes. Les versets 18-24  sont d’ailleurs un avertissement aux croyants pour faire la différence entre la « perversité » et la « piété ». La menace qui sous-tend le message de Daesh est de fait très claire et deux choix nous sont proposés : soit on nous massacre ou on nous expulse, soit on capitule et on se convertit.

On peut dès lors débattre pour savoir si cette interprétation du texte est ou n’est pas licite, mais il n’en reste pas moins que les passages en question peuvent effectivement être compris dans le sens que lui donne Daesh. De faire croire en permanence que l’État islamique n’a aucune notion du Coran ou n’a aucun lien avec l’Islam est d’un aveuglement imbécile et ne rassure que celui qui veut se rassurer.

Quand Hillary Clinton déclare que nous sommes en guerre contre Daesh pas contre l’Islam, elle a en même temps raison et tort. Non, nous ne sommes effectivement pas en guerre contre l’Islam dans son ensemble. Mais Daesh n’est que le bras armé d’une certaine vision de l’Islam et c’est cette vision de l’Islam qu’il faut combattre en commençant notamment par arrêter de fermer les yeux quand la réalité nous dérange.

On ne peut vaincre un adversaire que quand on ose le nommer et aujourd’hui un simple « pas d’amalgame » ne suffit plus.

Les terroristes sont le produit d’un Islam identitaire, politique et radical qui ne pourra être surmonté que si l’on soumet la religion musulmane au même traitement auquel nous avons soumis l’ensemble des autres religions en Europe et en réaffirmant les valeurs qui sont les nôtres. Rouvrir le débat, c’est empêcher qu’il soit pris en otage par les extrémistes de tous les bords. Ce ne sont pas tant les grandes défaites qui font sombrer une démocratie, mais les petits compromis quotidiens, les reculades discrètes et les arrangements lâches qui permettent aux extrémistes de se tracer le chemin vers le pouvoir.

Paris n’a pas tant besoin de prières, Paris a besoin de solidarité, d’unité et de courage. Ubi concordia, ibi victoria.

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Vox Populi Vox Dei

MerkelCornichon

La chancelière allemande aurait-elle perdu la raison ? À en croire certains médias, cela ne fait pas l’ombre d’un doute. Comment une femme politique de l’envergure de Mme Merkel a-t-elle pu alors se fourvoyer de la sorte ? Comment une personne politique connue pour son calme et sa capacité d’analyse a-t-elle pu s’isoler de la sorte voyant s’éloigner tour à tour ses alliés historiques et ses plus fidèles lieutenants ?La crise des migrants aurait-elle finalement raison de Mme Merkel ?

Rien n’est joué. Les raisons qui ont poussé la chancelière allemande à se placer sur cette pente glissante sont d’ordre économique et moral.

Économique parce que l’Allemagne a effectivement besoin de main-d’oeuvre et d’un flot migratoire raisonnable venant compenser la faible natalité. Moralement ensuite parce qu’Angela Merkel est attaquée de toutes parts pour sa rigidité durant la crise grecque. La bataille de la crise financière grecque ayant été portée non pas sur le terrain rationnel macro-économique, mais sur le terrain de l’émotionnel et de la souffrance individuelle, la chancelière avait besoin de se reconstruire une image plus humaine. La dimension historique de son choix n’est pas anodine non plus. L’Allemagne garde une forte conscience de sa « dette » morale héritée du national-socialisme. Elle cherche en permanence à montrer qu’elle n’a plus rien en commun avec le monstre qu’elle fut l’espace de douze années. Du slogan de la coupe du monde de 2006 à la main tendue aux migrants, l’Allemagne veut réussir son idéal économicosocial. Hors des frontières européennes et pour un grand nombre de migrants, l’Allemagne symbolise déjà la puissance économique, la sécurité et la promesse d’un avenir meilleur. Une sorte de paradis sur terre comparé à l’enfer qu’ils fuient. Et effectivement, d’un point de vue uniquement numérique, que sont les 4 millions de réfugiés potentiels face aux 500 millions d’Européens ? Pourtant, cette goutte d’eau pourrait effectivement faire déborder le vase.

Car l’erreur de Merkel est ailleurs. Ce ne sont pas les migrants qui sont en cause, ce sont le système politique et la grille de lecture des conflits qui traversent le monde euroméditerranéen.

Une envie de démocratie

Commençons par le système politique. Toute révolution culturelle contient les germes d’une révolution au sens large. Internet et la révolution technologique de ces deux dernières décennies ont profondément et durablement modifié la vision démocratique d’un large pan de la population. Sur internet, la parole jouit d’une totale liberté pour le meilleur et pour le pire. Sur internet, chacun peut participer au financement d’un projet ou à la création de contenu. Internet est un monde horizontal et c’est là toute sa beauté et sa laideur. Il n’y a pas comme pour les médias traditionnels, télévision et radio en première ligne, cette verticalité mortifère qui sélectionne un contenu prémâché, diffusé au bon vouloir des services responsables. Dernier bastion d’une certaine élite déconnectée et incestueuse qui reproduit en permanence les mêmes schémas de pensée. Sans d’ailleurs garantir cette soi-disant qualité autorevendiquée. La charge malhonnête du philosophe Enthoven contre le youtuber Durendal (dans : Le gai savoir -France Culture) en est une des illustrations récentes les plus parlantes. Non pas que je veuille défendre Durendal ni ses positions, je ne porte pas de sympathie particulière pour sa chaine ni ses propos, ou attaquer le philosophe Raphaël Enthoven, mais il convient de dénoncer le mépris presque hystérique des deux intervenants envers la culture du net et la profonde ignorance dont ils ont fait part. J’ajouterai également que je suis un auditeur régulier de France Culture au même titre que je suis un gros consommateur de chaines YouTube. Ce que Enthoven et Raiman dénoncent comme un symptôme est en réalité un symbole pour une nouvelle ère de la communication et du partage. La peur panique qu’expriment les charges régulières contre Wikipédia, les blogs et les youtubers dans les médias traditionnels vient du fait que, désormais, tout le monde peut s’inviter à la table des débats. Les sphères de l’expression publique, annexées par une petite frange de la population sont désormais accessibles à ceux et celles qui désirent s’y exprimer.

Or, et c’est là tout l’intérêt de cette altercation, si Durendal est un symbole, ce n’est pas pour ses propos en soi, mais pour le changement de paradigme sociétal dont il est le produit. Car ce ne sont pas ses attaques visant le vieux Godard, ni ses compétences qui sont au coeur de l’affrontement, c’est sa légitimité à avoir un avis. La réponse de Enthoven dans son article « De quoi Durendal est-il le nom » illustre à merveille cette conviction dangereuse que l’homme du peuple n’a pas à avoir d’ avis. Le peuple est dangereux, ignare et incapable de prendre les bonnes décisions et il convient pour son plus grand bien de le soumettre à une bienveillante et paternelle élite qui assurera son avenir tout en le méprisant. Ce qu’il faut comprendre, c’est qu’il n’y a pas de véritable démocratie qui ne soit participative et il n’y a pas d’autre souverain que le peuple.

On voit dans les projets citoyens comme le parc éolien de Béganne en Bretagne ou les milliers de financements participatifs sur le web que les populations peuvent réaliser de grandes choses dès lors qu’on leur en laisse l’opportunité. On peut voir aussi qu’un youtuber comme Karim Debbache n’a pas besoin d’autre chose que de son talent et de son humour pour voir son émission financée par la communauté des internautes à hauteur 160 000 euros. Uniquement pour qu’il puisse donner son avis sur le cinéma. Ce sont ces foules qui, ensemble, accomplissent ce que l’individu ne peut réussir seul.

Je ne peux m’empêcher de penser à ces prophéties autoréalisatrices que sont la théorie X et la théorie Y de Douglas McGregor quand Enthoven parle de la foule. À force de voir le mal, on finit par le créer.

La politique de l’égo

Voir comment la classe politique se déchire autour de la question des présidentielles de 2017 au détriment d’une politique de l’ici et du maintenant ne laisse guère de place à l’optimisme. La cinquième république a été construite autour d’une personnalité et d’un culte de la personnalité. La France est en permanente recherche du sauveur providentiel qui viendra presque magiquement apporter des réponses à des questions qui, pourtant, dépassent largement les frontières nationales.

Mais comme le peuple grec qui vota par défaut pour un gouvernement Siriza Bis, il n’y a plus d’homme providentiel en France. Il n’y a même plus de nouveaux challengers. Il n’y a que des chevaux sur le retour. Et même s’il en était autrement, la croyance en l’homme providentiel est en soit une idée dangereuse. Elle porte en elle autant les germes de l’autocratie que de la déception et de l’amertume. Voulons-nous vraiment d’un Léviathan qui paternellement s’occupe de nous en nous privant par la même occasion de ce bien précieux qu’est la liberté citoyenne?

Car la solution est bien plus simple qu’il ne parait. Si la France souffre d’une égomanie tétanisante, c’est qu’il est peut-être temps de passer à autre chose. Imaginons un instant qu’à la place de la cinquième république, nous en construisions une sixième sur le modèle suisse par exemple. Finis les grands combats de boue pour la présidence, finis les égos démesurés qui ne cherchent que l’accès au pouvoir pour la satisfaction personnelle et fini le 49.3.

Il n’y a en Suisse ni de chef d’État, ni de chef de gouvernement, mais un collège. L’actuelle présidente de la confédération, Simonetta Sommaruga, n’est que la prima inter pares. Elle n’a nullement besoin de souligner sa « normalité » tant le concept même de « caste » politique est absent du système suisse.

Certes, tout n’est pas rose dans la confédération et il ne s’agit pas de faire l’éloge d’une herbe lointaine et donc, nécessairement plus verte. Mais soyons honnêtes, la crispation sociale actuelle, citons l’exemple d’Air France, n’aurait pas lieu de s’exprimer ainsi si le peuple français avait l’impression de ne pas être seulement le spectateur d’une politique qui le craint et le méprise.

Il n’y a en France pour agir sur le politique ni votation ni initiative. Tout juste de loin en loin des référendums qui n’engagent personne. Tous les 5 ans, les Français sont amenés à voter pour un cercle restreint d’hommes et de femmes issus d’un circuit balisé. Les soi-disant antisystèmes ne dérogeant pas à la règle. En France, on est homme politique de métier et la course pour telle ou telle fonction perdure entre l’entrée en politique et la fin de vie ou pour reprendre Brassens « Quand l’un d’entre eux manquait à bord, c’est qu’il était mort. »

À droite, nous aurons ainsi le fringuant senior Juppé, le challenger Fillon, le président déchu Sarkozy, les embusqués Copé, Le Maire, Bertand, Estrosi et Morano. Je propose de changer le nom de primaire en « murder party ».

À gauche, ce n’est guère mieux, mais c’est plus discret pour le moment. Valls pour ne nommer que lui, prudent, préfère ne porter la couronne qu’après le deuxième mandat de Hollande. Si ce n’est pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir réintroduit…

L’extrême gauche fera 10% dans son coin, partageant son maigre butin entre le bruyant Mélanchon et les divers inconnus.

L’extrême droite, plus dynastique et sans surprise nous servira comme toujours la même soupe à base d’un ou d’une Le Pen qui nous expliquera les méfaits de l’Europe, de la droite molle, de la gauche, de l’euro, des médias qui ne parlent pas assez d’eux etc, etc. Chaque représentant des autres partis hurlera que ses adversaires font le jeu du FN en espérant secrètement se retrouver au deuxième tour dans la position du champion démocratique contre le fascisme rampant. Ainsi, nul besoin d’avoir des idées au risque de se brûler les ailes.

Quand Philippe Martinez (secrétaire général de la CGT) déclare « Faites attention, ça va exploser », il n’a certainement pas tout à fait tort.

La première erreur de Merkel n’est donc pas de son cru, elle est généralisée au sein du monde politique et culturel européen. Le peuple 2.0 a soif de démocratie et supporte de plus en plus mal de n’avoir aucun outil concret pour exprimer ses craintes, ses revendications et ses espérances. Si l’Europe veut regagner sa légitimité, elle doit le faire par la démocratie participative et directe.

Certes, les peuples peuvent se tromper cruellement, mais cela veut-il pour autant dire que les hommes politiques et les élites sont infaillibles ?

Comment peut-on expliquer d’ailleurs que depuis 68, on nous inculque en permanence que « tout se vaut » tout en s’empressant en même temps de démontrer, pour paraphraser la ferme des animaux, que toutes les cultures sont égales, mais que certaines le sont plus que d’autres. Et il en va de même pour les idées et les opinions.

Cachez ce religieux que je saurais voir

La deuxième erreur de Merkel est la non-prise en compte de la dimension religieuse des conflits et des migrations. L’Europe post-45 s’est tellement habituée à exclure machinalement la dimension religieuse pour expliquer les conflits qu’il est devenu naturel de réduire toute confrontation à des raisons économiques, politiques et/ou sociales. Cet aveuglement explique notre impuissance face à des conflits qui ne s’expriment plus qu’à travers l’émotionnel. L’Europe est consciente que la relative paix religieuse qui règne sur le continent n’est due qu’à un processus douloureux plusieurs fois centenaire qui permit la véritable séparation entre la religion et l’État et surtout la liberté d’expression. Le féminisme n’a été possible qu’en brisant un carcan religieux d’une misogynie organisée. Un de mes passages préférés à ce sujet reste certainement 1 Timothée 2:12-15 :  » Je ne permets pas à la femme d’enseigner, ni de prendre de l’autorité sur l’homme; mais elle doit demeurer dans le silence. Car Adam a été formé le premier, Ève ensuite; et ce n’est pas Adam qui a été séduit, c’est la femme qui, séduite, s’est rendue coupable de transgression. Elle sera néanmoins sauvée en devenant mère, si elle persévère avec modestie dans la foi, dans la charité, et dans la sainteté. » Ou par équilibre, la sourate 2.223 « Vos épouses sont pour vous un champ de labour; allez à votre champ comme [et quand] vous le voulez et oeuvrez pour vous-mêmes à l’avance. Craignez Allah et sachez que vous le rencontrerez. Et fais gracieuses annonces aux croyants! » La femme est un ventre ou un champ qui doit se taire devant l’homme. Et puis, si nous en sommes là, c’est de sa faute. Elle n’avait qu’à pas vouloir s’instruire (arbre de la connaissance) et rester vautrée bêtement comme Adam dans son canapé à se curer le nez. Les guerres de religion aux XVIe et XVIIe siècles en Europe ont paradoxalement permis par leur horreur le début de cette émancipation nécessaire du religieux dans la société civile. Mais cette évolution n’a eu lieu qu’ici et elle n’est toujours pas compréhensible pour une grande partie de la planète (dont les USA). Certains conflits comme la guerre israelo-palestienne ne peut pas être réduite à une dimension politique, néocolonialiste ou sociale. Il n’y a ni enjeux économiques, ni pétrole, ni diamants, mais une vraie guerre de religion où les uns souhaitent la destruction des autres. L’esplanade des Mosquées et le mur des Lamentations n’ont aucun intérêt stratégique réel autre que religieux. Et il en est de même en Syrie.

Quand l’Europe et les USA ont commencé à déstabiliser le Moyen-Orient, ils n’ont pas tenu compte de la puissance délétère des conflits religieux. Quand Michel Onfray déclare chez Ruquier que les racines du terrorisme se trouvent dans une politique « islamophobe » des USA, il a complètement tort. Sadam Hussein était détesté par les forces religieuses. Ce sont les USA qui ont rouvert les écoles coraniques pour « vacciner » les populations contre le communisme. Nos alliés sont les Saoudiens aussi proches de Daech sur le fond qu’éloignés des idéaux des Lumières.

Or l’ambiance tendue qui règne en Europe s’explique également par un mélange identitaire et religieux. Le religieux est la grille de lecture et d’explication pour bon nombre de nos concitoyens et il ne faut pas passer sous silence les nombreux « je ne suis pas Charlie », « je suis Kouachi » ou récemment « Je suis Charlie, on n’en veut pas! ». L’antijudaïsme, la mysoginie, l’homophobie et la quête identitaire marquée de pans entiers de la population ne sont pas à prendre à la légère.

Pour ne pas devoir se confronter à ces problèmes, la classe dirigeante préfère fermer les yeux, laissant ces thématiques à l’extrême droite après leur avoir déjà cédé les symboles et l’identité.

Le FN en France ou Pegida en Allemagne ne sont que la pointe visible de l’iceberg.

Dès lors, les fronts ne peuvent que se durcir entre une partie de la population qui se sent délaissée et ignorée et les nouveaux arrivants qui symbolisent pour beaucoup un renforcement des conflits religieux déjà présents et dont certains partis de droite comme de gauche ont fait leur fonds de commerce. L’amalgame permanent entre critique du religieux et racisme, allant jusqu’à créer le terme d’« islamophobie académique » pour désigner le travail critique de chercheurs laïcs, nourrit en permanence les rancoeurs et alimente les discours des extrémistes de tous les bords en empêchant le débat constructif et en transposant la question théologique dans le domaine de l’interdit.

La gestion calamiteuse des flux de migrants par l’Europe ajoute à cette situation explosive la sensation de ne plus avoir de capitaine à bord. Pour l’Union, par sa position de leader économique, l’Allemagne joue ce rôle qu’elle ne parvient pas à assurer. Si rien n’est fait et que nous persistons dans cette politique de l’autruche au lieu de libérer le débat et de rendre la parole aux populations, alors nous irons en droite ligne vers la catastrophe. Les révolutions ne se font pas avec des grandes écoles, elles se font avec de simples fourches.

Quand on voit le nombre de personnes prêtes à accueillir des migrants ou celles qui aident à construire des abris dans la jungle de Calais, on peut voir de véritables élans de solidarité citoyenne. Pourquoi ne pas laisser aux citoyens les clefs de leur cité pour que chacun assume sa part de responsabilité en son âme et conscience ?

Si le politique s’entête à vouloir agir sur des grandes questions sociétales sans demander d’abord l’aval de sa propre population, seule garante légitime du bien public, il finira de braquer les uns contre les autres.

Que restera-t-il de l’Europe quand les pays membres auront rétabli leurs frontières ? Que ferons- nous quand les migrants surpris par l’hiver n’auront plus que le choix entre forcer les barrières et mourir de froid ?

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Le roi est mort, vive le roi

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Tsipras a démissionné.

Ouf! Mais qui sera l’héritier? Tsipras.

Comment ? Tout cela ne serait qu’une manœuvre ?

Probablement. Et cela démontre à merveille une règle fondamentale de la politique : la fin justifie les moyens. Tsipras a été élu en promettant, pour faire simple, que l’Europe en général et les Allemands en particulier porteraient sur leurs épaules le poids considérable de la gestion calamiteuse, de la corruption et de la fraude fiscale grecques. Sans naturellement pour autant s’attaquer ni à la gestion calamiteuse, ni à la corruption et encore moins à la fraude fiscale. L’idée étant de continuer à pulvériser joyeusement les sous des autres. La preuve que cette position est délibérée se voit dans des détails techniques comme le refus grec de coopérer avec les institutions suisses qui, pourtant, avaient proposé leur soutien pour récupérer des sommes conséquentes issues de l’évasion fiscale.

Mais voilà, les autres ne veulent pas et ce n’est pas gentil de leur part. Toutes les gauches et droites radicales d’Europe tombent depuis comme un seul homme sur l’Allemagne. Certains n’hésitent pas à faire exploser le score en points Godwin comparant Merkel à un chef de camp de concentration envoyant les pauvres grecs à la chambre à gaz. Tout en nuance. 

La communication grecque, elle, est un théâtre de la surenchère. « C’est la démocratie qu’on assassine! » hurlent alors ceux qui voient dans cette pathétique pièce mi-comédie mi-mélodrame un excellent moyen pour cacher leur propre envie de ne pas devoir prendre de responsabilité. En effet, les Grecs ont voté. Certes, ils sont souverains chez eux. Mais en quoi le vote grec est-il censé avoir une priorité sur les décisions et budgets des autres pays? Si en France, nous votons pour que les Américains aient désormais l’obligation de nous verser une rente annuelle en dollars équivalente au déficit de notre pays pour nous éviter de devoir changer notre mode de fonctionnement, je ne suis pas sûr qu’Obama se sente vraiment concerné par cette décision pourtant démocratique. 

Mais revenons à la probable réélection de Tsipras.

Ce qui est important pour être élu dans un pays qui souffre d’une crise, c’est de promettre sans aucune retenue tout et n’importe quoi. Plus c’est gros et plus cela a une chance de passer. Et ça, Tsipras sait faire.

En France, nous fonctionnons de la même manière, me direz-vous. Il n’est, en ce sens, pas anodin de voir Varoufakis invité à la fête de la rose. On construit des coalitions sans queue ni tête, on promet le paradis, on dénonce les autres qui sont vilains et ensuite, une fois élu, on passe en mode extrapunitif pathologique pour ensuite, au mieux nous expliquer que tout est de la faute des autres et que du coup on ne fait rien (J’aimerais bien, mais j’peux point!), au pire, on dénonce toujours les autres et on fait n’importe quoi.  Hollande a lui aussi certainement pensé à appliquer la stratégie Tsipras de reconquête, rejoignant ainsi la stratégie peu convaincante de Chirac en 1997.

Pendant ce temps, Tsipras raconte n’importe quoi en permanence : il dit blanc aux uns, il dit noir aux autres et si l’un des deux fait un compromis, il dira oui puis non et fera le contraire. Le problème, c’est qu’il semble pourtant être le candidat le moins déraisonnable du lot, ce qui est assez inquiétant pour l’avenir et en dit long sur le cynisme ambiant. L’Europe aurait donc tout intérêt à voir Tsipras réélu si elle ne veut pas à nouveau perdre un temps précieux et des sommes conséquentes pour cause de menace de Grexit, de hurlements rageurs et de psychodrames orchestrés. L’Europe se retrouve dans la position des parents désemparés par les hurlements de leur enfant se roulant par terre au milieu du magasin. Faut-il céder aux caprices et acheter le jouet en sachant qu’ainsi, on crée un précédent qui risque de rendre la méthode chronique? Ou faut-il se montrer ferme au risque de passer pour un sans-cœur ?

La Suède, le Danemark ou l’Allemagne ont traversé des crises profondes et fait d’importants sacrifices qui aujourd’hui portent leurs fruits. Reculer une réforme indispensable ne la rend que plus douloureuse et plus difficile à appliquer.

Mais la difficulté que rencontre l’ex-Troika dans l’application des réformes engagées est également d’ordre linguistique et économique. Linguistique parce que personne ou presque au FMI et dans la commission ne parle grec. Ce qui veut dire que seule une minorité lit les journaux et est capable de prendre la température du pays. C’est ce qui explique aussi en partie que la Grèce ait pu naviguer toutes voiles dehors en direction du défaut de paiement sans que personne ne tire la sonnette d’alarme. Les responsables grecs sont d’ailleurs tout à fait conscients de ce rideau de protection opaque et en profitent pleinement quand il s’agit d’éviter l’application de directives jugées déplaisantes. Il est ainsi d’une simplicité déconcertante d’introduire une clause par-ci par-là pour rendre inopérant tout un projet de réformes en faisant mine de l’appliquer.

Le temps que les responsables étrangers découvrent le pot aux roses, il sera trop tard et la réforme n’aura en effet servi à rien.

La deuxième difficulté est économique. En ce qui concerne la stabilisation du secteur bancaire ou des finances publiques, le FMI et la banque centrale européenne possèdent une armée d’experts. La macroéconomie est la force de ces instituts, leur véritable terrain de chasse. Mais les vraies réformes ne sont pas d’ordre macroéconomique, mais presque microéconomique. 

À titre d’exemple, c’est le marché du travail qu’il faut réformer, les heures d’ouverture de telle ou telle branche qu’il faut libéraliser, il faut combattre le trafic de cigarettes et de carburant, revoir la formation professionnelle au sein des entreprises et moderniser le Code du travail. Tout cela ne faisant pas partie du domaine d’expertise des organismes chargés de faire appliquer les réformes. En revanche, l’OCDE, elle, aurait les compétences requises et pourrait, pourquoi pas, avoir recourt au soutien de la banque mondiale qui fournit ce genre de services au FMI quand il s’agit d’intervenir dans des pays en développement.

Malheureusement, il parait peu probable que la situation évolue en ce sens. De toute manière, que Tsipras soit réélu ou non, il n’est pas certain que le nouveau gouvernement se souvienne des engagements pris par son prédécesseur. 

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La politique de la terre brûlée

ReformePeda

Jules César décrit dans De bello gallico ( Commentaires sur la Guerre des Gaules) la stratégie étonnante et fort coûteuse de Vercingétorix qui, suite à la défaite de Noviodunum, décide de brûler vingt villes des Bituriges pour couper le ravitaillement des Romains. Était née la tactique de la terre brûlée construite sur cette idée simple qu’il vaut mieux détruire ce que l’on a que d’en laisser profiter l’ennemi.

Le Parti socialiste aux abois, après avoir copieusement trahi ses électeurs historiques un par un, essoufflé par un manque chronique d’idées constructives, incapable de construire des réformes économiques viables et embourbé dans des affaires d’abus de biens sociaux et de recasage de copains fraudeurs qui laissent songeur quant à la République « irréprochable » annoncée, a décidé de frapper fort en deux temps.

Le premier temps, c’est celui de l’insulte, de l’émotionnel, de l’outrance et de l’autoflagellation pathologique. Un premier ministre, par exemple, qui se donne beaucoup de mal pour jouer le « révolté », défenseur du bien et de la veuve orpheline face à des propos « très graves » du vilain philosophe Michel Onfray, mais que ce dernier n’a de fait jamais tenus. Le duel fut perdu et le ministre, aveuglé par sa rage incontrôlable, prit par le loquace penseur un soufflet mémorable et mérité. Pendant ce temps, la ministre de l’Éducation Nationale insultait joyeusement toutes les personnes ne partageant pas son point de vue de « pseudo-intellectuels » dans un rire aussi crispant que le raclement strident d’une foreuse dentaire. Merci pour ces grands moments de politique.

Le PS, notre président volage et son équipe de « Hollandettes » réhabilitent tour à tour le « super-menteur » Chirac et l’omniprésent Sarkozy.

Le deuxième temps est d’assurer le retour des socialistes au pouvoir en…  2033 (le temps que les Français oublient) par l’élimination systématique de toute personne douée de culture générale et d’esprit critique. Et pour cela, il fallait une réforme de …*roulements de tambour*… l’Éducation Nationale. Ça va brûler sec, on vous dit.

Cette réforme, il fallait que les enseignants, les classes moyennes et populaires et leurs enfants qui réussissent à l’école aussi par la même occasion, la subissent comme un suppositoire au gravier, car s’ils n’avaient pas voté pour Hollande, jamais le PS n’aurait eut l’occasion de montrer l’étendue de son incompétence et ne serait donc pas dans cet état de délabrement. CQFD.

L’ascenseur social ne doit plus être scolaire, il doit se faire par l’adhésion au parti et à la bonne motion.

C’est beau l’équité.

Pour accomplir cette tâche funeste de transformation de matière grise en air chaud, il ne fallait rien de moins qu’une ministre placée là selon la loi empirique de Peter et Hull.

Pourtant l’Éducation Nationale est en soi un fidèle bastion de la gauche (moins du PS, il est vrai) et la rue de Grenelle impose tranquillement que ce soit à droite ou à gauche depuis quarante ans la même soupe parfumée aux extraits de Pierre Bourdieu qui infuse là joyeusement comme un vulgaire sachet de camomille dans un bol d’eau tiède.

Tout ce qui dépasse est tronçonné. Tout ce qui marche est condamné. Ne doit rester qu’une insipide médiocrité faite d’efforts minimums, d’absence d’esprit critique et de paresse intellectuelle.

L’interdisciplinarité est encouragée, au détriment des fondamentaux, sans lesquels pourtant l’interdisciplinaire n’est qu’une coquille vide. Tout doit être réduit à des principes simples et digestes qui rendent impossible l’appréhension de la réalité dans sa complexité et ses nuances.

L’égalité est invoquée alors que l’on crée toujours plus d’inégalité. Bref, vaste enfumage idéologique que tout cela.

Mais si la stratégie de la terre intellectuelle brûlée porte ses fruits, alors il n’y aura plus personne en 2033 qui ne puisse lire un texte de trois lignes sans avoir mal à la tête, plus personne qui ne connaisse les Lumières et les grands penseurs, tout le monde aura oublié notre histoire, mais, dans un même temps, personne ne pourra plus se plaindre, faute de manier ne serait-ce qu’une seule langue, même appauvrie, correctement ou de vérifier les chiffres du chômage, faute d’avoir assez de doigts.

C’est la naissance de l’électeur idéal en somme.

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Haro! Ne voyez vous donc pas que l’éducation se meurt ?

Connaissez-vous, chers lecteurs, l’histoire des „Schildbürger“ ? Il s’agit d’un peuple fictif issu d’un roman allemand à succès dans les années 1597-1598. Les Schildbürger, nous explique l’auteur dans l’introduction, étaient naguère réputés pour leur grande intelligence et leur culture. À tel point que toutes les cours d’Europe venaient recruter ministres et experts dans le petit bourg de Schilda. Le village vidé de sa population masculine (nous sommes au Moyen Âge), les femmes furent obligées de cumuler toutes les tâches et s’en trouvèrent débordées. Les champs étaient couverts de mauvaises herbes, les rues insalubres, les enfants délaissés et les toitures en ruine. Malgré tous leurs efforts, les femmes ne pouvaient plus assurer seules et sur tous les fronts le travail habituellement partagé par l’ensemble de la maisonnée. Devant cette situation intenable, elles écrivirent à leurs maris et leurs fils les enjoignant de revenir.

Les hommes revenus, ils se réunirent pour trouver une solution, et à force de réflexion, ils n’en trouvèrent qu’une seule : si l’intelligence était la racine de tous leurs soucis, il fallait mieux se faire passer pour sots. Ainsi délivrés de leur réputation, ils pourraient alors rester au village.

Aussitôt dit, aussitôt fait, les villageois firent désormais semblant d’être stupides. Hélas, à force de faire les imbéciles, ils le devinrent vraiment. À tel point, nous dit l’auteur, qu’il n’exista jamais de population plus stupide que les habitants de Schilda.

Les nombreuses histoires qui s’ensuivent sont l’équivalent médiéval d’une synthèse de blagues de blonde, la dimension sociocritique et l’humour en plus. En Allemagne, les Schildbürger sont aujourd’hui encore une référence quand il s’agit de dénoncer des décisions absurdes ou d’une stupidité digne des « Darwin Awards ».

Et maintenant, chers lecteurs, voyez donc les réformes du collège que propose notre gouvernement actuel. On a vu ces dernières décennies un grand nombre de réformes, certaines bonnes, d’autres moins. Là, nous sommes en face d’une réforme qui ferait pâlir d’envie les Schildbürger. La réforme est une telle destruction de tout ce que l’éducation devrait être que je pense qu’il faudra trouver un nouveau nom pour le ministère en question. Même Mme Susanne Wasum-Rainer, l’ambassadrice allemande, en a froid dans le dos, c’est dire.

Non content de détruire l’enseignement des langues classiques, déjà souffrant, de massacrer les cours d’histoire pour les idéologiser et détruire ce qu’il reste de l’enseignement de l’histoire de France en faisant l’impasse notamment sur les Lumières (dont tous se réclament haut et fort pour faire bien. Finis Voltaire, Diderot et Montesquieu.) et le Moyen Âge chrétien, il faut également en finir avec les langues vivantes.

Déjà que notre score PISA n’était pas glorieux, nous risquons cette fois de nous retrouver exclus du classement.

Cinquante ans après la signature du Traité de l’Élysée, l’importance accordée à la mobilité professionnelle dans les échanges entre la France et l’Allemagne n’a jamais été aussi forte. Pourtant, et ce malgré l’émergence d’un marché du travail commun, la commission européenne estime que 18 % des PME à l’exportation perdent des commandes pour une valeur globale de 100 milliards d’euros par an, faute de compétences interculturelles. Il y a déjà 3100 entreprises allemandes qui emploient plus de 300 000 salariés en France. Les investissements ne cessent de croître et l’Allemagne reste avec les États-Unis notre plus gros partenaire. Malgré un contexte de crise économique, les entreprises allemandes ont pourtant réalisé en France un nombre historique de projets. 54 % des investissements ont concerné l’année dernière des extensions ou des développements de sites déjà existants, 46 % sont des projets entièrement nouveaux. Tous les secteurs d’activité sont concernés et malgré les fermetures d’usine et les défaillances industrielles en France, les investissements allemands continuent de privilégier les activités de production, soit près de 40 % des nouveaux projets. L’imbrication des deux économies, la France étant le premier client de l’Allemagne et son troisième fournisseur, a vu naître un nouveau marché et de nouvelles opportunités, si bien que certains recruteurs se sont même spécialisés dans la recherche de candidats aptes à remplir des missions binationales franco-allemandes. Mais pour ça, il faut parler allemand. Et une langue, c’est long et difficile à apprendre.

Mais alors pourquoi coupe-t-on la tête des Abibac et autres classes bilangues? Mais parce que ça sent l’élitisme, voyons ! Le diable ! On se moque de l’avenir professionnel des élèves pourvu qu’ils soient tous ignares, incapables et médiocres, MAIS unis dans la nullité avec une formation en Novlangue incluse dans le forfait. Je ne peux m’empêcher de chantonner dans ma tête la chanson de Georgius « Au lycée Papillon » et son dernier couplet :

« Monsieur l’Inspecteur
Moi, je n’sais rien par coeur.
Oui, je suis l’dernier, je pass’ pour un cuistre
Mais j’m’en fous, je suis près du radiateur
Et puis comm’ plus tard j’veux dev’nir ministre
Moins je s’rai calé, plus j’aurai d’valeur.
Je vous dis : bravo !
Mais je vous donn’ zéro. »

Je fais partie de ces enseignants qui font ce métier par choix et vocation. J’aime mon travail et si je pense qu’il faut donner à tous la possibilité de réussir et que l’école se doit d’être le plus important des ascenseurs sociaux, il faut que cela se fasse par la qualité de l’enseignement et non par le nivellement vers le bas, qui s’apparente à une trahison. Trahison parce que ceux qui n’ont pas les moyens financiers d’échapper à la bouillie d’ignorance institutionnalisée seront condamnés à l’échec au bout du chemin. Dans un monde ouvert comme le nôtre, d’autres feront le choix de tirer les élèves vers le haut et que le jour où il faudra faire un choix dans le recrutement, savoir écrire son nom correctement ou compter jusqu’à dix sans s’aider de ses doigts pourrait être un avantage.

Au lieu de combattre cette injustice, que l’on condamne pourtant sans cesse, en donnant accès aux enfants de toutes les classes sociales la possibilité de suivre une formation exigeante, complète et adaptée, on renforce l’injustice en poussant ceux qui le peuvent à mettre leurs enfants à l’abri dans le privé ou mieux à l’étranger et on condamne les autres au nom d’une idéologie pourtant dépassée depuis plus de 40 ans.

Nous n’avons pas de pétrole et bientôt nous n’aurons plus personne pour avoir des idées. Ainsi sombrent les Schildbürger dans l’ignorance et l’oubli.

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La guerre des 50 nuances de roses

Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite ou le résultat d’une mauvaise foi évidente de la part d’un lecteur mal intentionné.

Que Corneille et Turold me pardonnent pour les citations.

Il était une fois dans un beau palais, dans un pays lointain, un roi. Si le grand roi Ferdinand, dans son palais auguste, non moins que d’être grand, empressé d’être juste, fût simplement appelé « le Grand », ce roi-là avait tant de sobriquets qu’il serait bien fastidieux de tous les nommer. Celui qui néanmoins lui seyait le mieux était « Par défaut ». Candidat par défaut, roi par défaut, François avait profité pour se hisser au sommet du pouvoir autant de la chute de son ainé, que le sybaritisme avait entrainé par les fonds, que de la disgrâce de son prédécesseur. Depuis, il n’avait cessé de perdre. Sa fragile crédibilité d’abord, toutes les élections ensuite. Son camp s’épuisait en querelles et motions, ses maigres troupes démotivées désertaient par centaines et le lointain souvenir qui faisait office de trésor du royaume était si vide à présent qu’il eût fait pâlir de jalousie le tonneau des Danaïdes.

C’était au soir d’une de ses nombreuses défaites que son ministre vint le quérir pour lui porter les nouvelles de ce peuple qu’il évitait soigneusement désormais, lui préférant la mécanique subtile et docile des moteurs « deux temps ». Sans surprise, Don Manuel de V. trouva ainsi son suzerain affairé à régler le carburateur de « Discret », son préféré, un 49cm3 devant qui les troubadours s’exclamaient : Cum ies cler et blanc ! Cuntre soleil si reluis et reflambes !

Le roi sans tourner la tête:

Ah ! Mon bon Manuel… quelles nouvelles ? Est-ce une défaite ?

Don Manuel:

Non sire, c’est une déroute, une branlée, une débâcle, une raclée, une déculottée, une rossée, … bref une veste monumentale et je conseille la fuite à Varennes sur le champ.

Le roi : Mais ignorez-vous, mon bon ministre, que la Meuse est à 76% à droite ?

Don Manuel : Alors, nous n’avons plus guère le choix… il faut dissoudre la France !

Le roi : N’est-ce pas ce que nous faisons depuis 2012 ? Et pourtant, nous ne sommes à ce jour parvenus qu’à dissoudre la gauche. Non, mon bon ministre, il nous faut trouver autre chose.

Don Manuel : Alors blâmons le FN !

Le roi : C’est inutile, ils ne font plus peur à personne… Le filon est épuisé, je le crains. La dynastie des Le Pen s’engaillardit de jour en jour et chasse désormais sur nos terres à visage découvert!

Don Manuel : Invoquons la crise! La faute de la droite! Conspuons les frondeurs! Pointons du doigt l’abstentionisme toujours vainqueur!

Le roi lève la tête agacé : Billevesées et coquecigrues que tout cela. Personne ne nous écoute plus.

Don Manuel : Alors… Alors, mais oui !…Bien sûr ! Alors faisons de même ! Oublions l’avis de ce peuple qui gronde et qui ne comprend pas notre génie ! Faisons fi de sa rogne et continuons dans cette voie tortueuse et changeante qui est la nôtre. Campons sur nos positions à géométrie variable! Sonnons l’olifant muet !

Le roi : Voilà enfin des paroles sensées !

Don Manuel : Quand il n’y a pas de solution, c’est qu’il ne doit pas y avoir de problème.

Le roi : Comme tu es savant, mon bon ministre !

Don Manuel en faisant une révérence : Sa majesté est trop bonne.

tout bas à lui-même : Ah, le fat ! Ce barbon ne perd rien pour attendre ! Ton impudence, Téméraire vieillard, aura sa récompense…

Se relève en souriant : Si nous parlions maintenant de votre victoire écrasante en 2017 ? Je vous voyais défiler le long de l’avenue des Champs-Élysée sur un char tiré par deux chevaux, tout d’or drapé, une rose à la bouche et couronné de lauriers, le peuple acclamant votre victoire historique les larmes aux yeux et leur feuille d’imposition à la mains…

Le roi inspectant le moteur sur son bureau : Ne faut-il pas songer d’abord à un programme ?

Don Manuel : Nous n’en avions guère en 2012 et nous ne l’avons de toute façon pas respecté depuis. Alors à quoi bon ? Non, ne changeons pas une méthode qui marche : nous promettrons tout et le moment venu, nous ne ferons rien ou son contraire. Ainsi, nous rejetterons la faute sur le candidat pour absoudre le roi.

Le roi : Voilà qui me sied ! Dans « l’exercice du pouvoir », il faut savoir éviter l’exercice et garder le pouvoir. Sur ce, faites donc seller ma fidèle mobylette, j’aimerais aller chanter la sérénade à quelques belles et « Discret » a besoin de mouvement… j’ai des fourmis dans mon scooter !

Le roi quitte la pièce.

Don Manuel  se tournant vers le balcon : Tout autre que moi
Au seul bruit de ton nom pourrait trembler d’effroi.
Les palmes dont je vois ta tête si couverte
Semblent porter écrit le destin de ma perte.
J’attaque en téméraire un bras toujours vainqueur ;
Mais j’aurai trop de force, ayant assez de cœur.

J’attends que mon tour vienne, sache que Marianne est mienne…

Disparaît dans l’ombre en riant

Sous les fenêtres, on aperçoit un joueur de pipeau qui danse autour d’un feu comme s’il était possédé par le démon. C’est le petit Nicolas, le roi déchu, qui attend son (re)tour en immolant une statuette de François le Sarthois… au loin une blonde, toute de bleu vêtue, les yeux injectés de sang, les babines retroussées et le couteau à la main, cherche désespérément à faire taire son père qui piétine en vociférant ses châteaux de cartes.

Il est minuit, braves gens, et tout va bien.

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