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Johann Lorenz von Mosheim ou Un exemple du paradoxe de l’orthodoxie modérée

Résumé (Article publié par l’Institut du Pluralisme Religieux et de l’Athéisme)

Quand il est aujourd’hui question de religion dans les débats publics, une question revient régulièrement : la personne s’exprimant est-elle ou non « radicale », « extrémiste », « modérée », « éclairée », « orthodoxe » ou encore « réformatrice ». Tant bien que mal, les auditeurs, spectateurs et lecteurs classent alors ceux dont ils partagent ou non les idées dans ces cases qui décideront de l’interprétation du message porté. Ce classement n’est ni nouveau ni réservé à la théologie, mais les bouleversements auxquels notre société est confrontée l’ont remis à jour. Certains de ces théologiens qui s’expriment publiquement et influent sur le débat général parviennent pourtant en permanence à échapper au classement. Nageant habilement entre deux eaux, ils sont tantôt conservateurs tantôt réformateurs et se décrivent eux-mêmes comme particulièrement conciliants, présentant à celui qui tente de les enfermer un peu vite dans une case une cuirasse rhétorique parfaitement lisse. Ce n’est qu’en prenant le recul nécessaire, en comparant leurs écrits et leurs dires dans leur intégralité, que l’on parvient à définir cette ligne idéologique souple qui leur permet de défendre discrètement le fondamental tout en négociant bruyamment l’accessoire, à faire des compromis sur la forme sans jamais toucher au fond.
C’est par le biais d’un théologien du XVIIIe siècle particulièrement connu en Allemagne, Johann-Lorenz Mosheim, que nous allons étudier les fonctionnements de ce paradoxe de l’orthodoxie modérée qui permet à des conservateurs d’être, dans l’esprit collectif, comptés dans les rangs des réformateurs.

Summary

When we talk about religion in public debates, one question keeps recurring: is the person speaking a “radical”, an “extremist”, a “moderate”, “informed”, an “orthodox” or a “reformer”? Audiences try—with some difficulty—to classify those they share ideas with (or don’t) in boxes that will determine the interpretation of the message. This classification is neither new nor the exclusive realm of theology, but the turmoil our society is facing has put it back on the radar.
Some of these theologians who speak publically and have influence on the general debate do manage to avoid any form of classification. Straddling the fence, at one time they appear as conservative and at the other as reformer. They describe themselves as particularly acquiescent and show anyone who tries to put them in a box a perfectly smooth rhetorical armor. It is only by taking the necessary perspective, by comparing their written work and their speeches in full, that one becomes able to define this pliant ideological line that enables them to discreetly defend the fundamental while nosily negotiate the accessory, compromising on the form while never touching the substance.
We will study the mechanics of the paradox of this moderate orthodoxy, which allows conservatives to appear, in the collective mind, as reformers, through the case study of Johann-Lorenz Mosheim, a 18th century theologian well-known in Germany.

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« Unheimlich » ? – Par-delà la vallée dérangeante. (Résumé de la communication du 22 mai 2015)

« Unheimlich » ? – Par-delà la vallée dérangeante.  Par François Thirion (2015)

Résumé

La dualité présumée du corps et de l’âme, qui a longtemps fait partie de notre compréhension de l’être, découle en partie de la limite de concevoir notre propre existence et unicité. En effet, comme l’esprit permet la représentation du corps, il se doit d’être différent, ce qui conçoit ne pouvant intuitivement être ce qui est conçu. Qui ne connaît pas le paradoxe de la poule et de l’œuf qui résume toute la problématique de cette représentation temporelle de l’être et la double nécessité de l’origine et du devenir ? Pourtant, l’esprit n’est qu’une fonction de ce corps qui justement permet la conscience. Autrement dit, l’organisme en ayant conscience de lui-même nie l’unicité de sa propre existence pour pouvoir s’assurer de cette manière de ne pas être un tout et donc de laisser au double ainsi créé la légitimité de valider sa propre existence. Or, un être qui conçoit son existence uniquement dans la duplication ne peut, pour expliquer le monde qui l’entoure, qu’avoir recours à la duplication et à la négation a priori de l’unicité de l’objet qu’il tente de comprendre. Le réel devait donc d’abord être nié pour pouvoir être dédoublé et interprété. Pourtant le réel, comme le démontre entre autres Clément Rosset, ne souffre pas le dédoublement. Le réel est unique. « Était » faut-il pourtant dire désormais car avec la révolution informatique, la donne a changé et le réel devient le contenant d’une double manifestation de son être, le virtuel. C’est-à-dire que l’Homme est en train de créer un réel dans le réel qui s’affranchit de son existence physique pour devenir l’espace de la représentation pure, réalisant un de ses plus anciens fantasmes : le monde rêvé de Narcisse. Une évolution qui laisse entrevoir de nombreuses questions : comment vivre désormais avec l’imperfection de cette « réalité suffisante » sans adjonction de ce réel « augmenté » ? Si le corps est à l’origine de la conscience et de l’intelligence, quelle forme prendra une intelligence artificielle libérée d’une corporalité traditionnelle ? Qui des organiques ou des numériques devra en fin de compte s’adapter à l’autre ? N’avons-nous pas déjà, comme les parents qui s’effacent au profit de leurs enfants, amorcé un processus dont la finalité est notre propre « désinvention » ? Sommes-nous seulement encore, ce que nous croyons être ?

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Bibliographie succincte :
Baron-Cohen (Simon), La cécité mentale: Un essai sur l'autisme et la théorie de l'esprit, 1998
Boyer (Pascal), Tradition As Truth And Communication : A Cognitive Description Of Traditional Discourse, 1990
Boyer (Pascal), Memory in Mind and Culture, 2009
Boyer (Pascal): Why Evolved Cognition Matters To Understanding Cultural Variation, Interdisciplinary Science Reviews 35(3-4):377-87, (décembre 2010)
Boyer (Pascal), Specialised Inference Engines As Precursors Of Creative Imagination?, Dans: Ilona Roth (Ed.), Imaginative Minds, London, British Academy, 2007, pp. 239-258
Boyer (Pascal), Clark Barrett, Evolved Intuitive Ontology: Integrating Neural,
Behavioral and Developmental Aspects of Domain-Specificity Dans : David Buss (Ed.), Handbook of Evolutionary Psychology, New York, Wiley, 2005
Boyer (Pascal), Evolution of the modern mind and the origins of culture: religious concepts as a limiting case, Dans : Peter Carruthers, Andrew Chamberlain (Eds.), Evolution and the Human Mind: Modularity, Language and Meta-Cognition, Cambridge, Cambridge University Press, 2000, pp. 93 -112
Claverie (Bernard), Cognitique : Science et pratique des relations à la machine à penser, 2005
Cyrulnik (Boris), De chair et d'âme, Paris, Odile Jacob, 2006
Damasio (Antonio), L'erreur de Descartes : La raison des émotions, 2010
Dawkins (Richard), Le Gène égoïste, 2003
Dennett (Daniel), Sweet Dreams, 2005
Dennett (Daniel), La diversité des esprits: une approche de la conscience, 1998
Favret Saada (Jeanne), Les mots, la mort, les sorts, Paris, Gallimard, 1985
Felden (Marceau), Et si l'Homme était seul dans l'univers…?, Paris, Grasset, 1994
Gould (Stephen Jay), La vie est belle – Les surprises de l'évolution, 1991
Habermas (Jürgen), Theorie des kommunikativen Handelns, 1981, 2 volumes
Jouxtel (Pascal), Comment les sytèmes pondent – Une introduction à la mémétique, 2005
Knecht (Herbert H.), La Logique chez Leibniz: essai sur le rationalisme baroque, 1981
Minsky (Marvin), The Emotion Machine, 2007
Nikolic (Aleksandar ): Gottfried Wilhelm Leibniz et le système binaire, Review of Research, Faculté des sciences techniques, Université de Novi Sad, 1991, http://www.emis.de/journals/NSJOM/Papers/24_2/NSJOM_24_2_069_087.pdf
Rosset (Clément), Le principe de cruauté, 1988
Rosset (Clément), Le choix des mots, 1995
Rosset (Clément), L’Ecole du réel, 2008
Rosset (Clément), Le réel et son double : essai sur l’illusion, 1976
Shannon (Claude), Weaver (Warren), La théorie mathématique de la communication, 1975
Sperber (Dan), La Contagion des idées, Paris, 1996
Sperber (Dan), Le Savoir des anthropologues, 1982
Sperber (Dan), La Pertinence : communication et cognition, 1989
Sperber (Dan), Contre certains a priori anthropologiques, Dans : Edgar Morin and Massimo Piatelli-Palmarini (Eds.) L’Unité de l’Homme : Invariants Biologiques et Universaux Culturels, Paris, Le Seuil, 1974 pp. 491-512.
Thines (Georges), Phénoménologie et science du comportement, 1980
Varela (Francis), Autonomie et connaissance : essai sur le vivant, 1989
Wittgenstein (Ludwig), Philosophische Untersuchungen, 2003

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Annonce communication : Journée d’études « Cybercorporéités» (Université du Maine)

Image 2 Journée d'étude

Journée d’étude : “Corps virtuel / corps réel” ;
Université du Mans – 22 mai 2015

Image 1 Journée d'étude

Organisateurs :
Anne-Laure Fortin-Tournès (3L.AM, Université du Maine), Georges Letissier (CRINI, Université de Nantes) et Anaïs Guilet (NT2, Université du Québec à Montréal).

Cette journée d’études sera l’occasion de faire l’état des lieux des recherches les plus récentes concernant les représentations numériques du corps dans les formes de cultures et de savoirs contemporains. Elle permettra de poser la question centrale de la matérialité des nouvelles représentations virtuelles du corps, qui s’inscrit dans le cadre d’une réflexion plus vaste sur la place du corps au sein des Humanités numériques et des usages de plus en plus répandus des nouvelles technologies dans la culture, la société comme dans l’intimité. On se demandera, notamment, si le corps image que l’on voit à l’écran est le contraire du corps physique ou bien son envers, son double (ou son avatar), c’est-à-dire un corps possible mais en attente d’une actualisation que les formes culturelles contemporaines nous proposent tour à tour sous un angle menaçant (comme dans Videodrome de David Cronenberg) ou bien au contraire sous un angle plus séduisant (comme dans Her de Spike Jonze). A partir de cette réflexion sur le corps et ses nouvelles formes de représentations culturelles et sociales, nous nous pencherons sur les conséquences d’un éventuel retour du réel au sein des différents modes de corporéité numérique. Nous chercherons à savoir s’il est possible d’effectuer un déplacement épistémologique de la question de la réalité virtuelle, que la réflexion théorique mobilise de moins en moins, vers celle de la réalité de la matérialité du numérique et de passer, par conséquent, de la reproduction machinique de l’expérience d’une réalité, à une analyse des conséquences et des effets réels des représentations corporelle numériques. Dans ce cadre, nous nous proposerons d’examiner de manière critique l’idée que l’information peut circuler à travers différents media sans changer de nature, idée qui sous-tend une certaine vision du virtuel sans le corps. Nous tenterons ainsi de définir la notion même de cybercorporéités comme questionnement sur la possibilité d’un retour du réel du corps physique ou représenté dans le champ du numérique, en nous basant sur des formes de production culturelles et sociales contemporaines utilisant les nouvelles technologies comme outil et support.

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